Parcourir le rapport de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), c’est naviguer entre toutes sortes de propos dépourvus de fil conducteur concret.

Lysiane Gagnon Lysiane Gagnon
La Presse

Même en passant par-dessus les raccourcis historiques et l’inflation lexicale (un « génocide » !), on nage dans une certaine confusion, alternant entre des eaux diverses : jargon sociologisant, légendes ancestrales, citations d’experts, témoignages émouvants, omissions et contradictions.

Ainsi, la commission réclame des peines plus sévères pour les meurtriers de femmes autochtones… ce qui pourrait aller de soi, si l’on ignorait que ces derniers sont le plus souvent des hommes de la même communauté.

Dans la foulée, la commission enjoint au gouvernement d’étendre et de renforcer la loi obligeant les juges à accorder des peines plus légères aux autochtones qui font valoir des traumatismes passés (pensionnats, foyers d’accueil, dépendance aux drogues, etc.). Ces aménagements sont une bonne chose, nous dit le rapport, mais en même temps cela « accroît la violence envers les femmes », puisque leurs assassins ne sont pas assez punis. Alors que faut-il en conclure ?

Le rapport constitue un long réquisitoire contre le Canada des « Blancs », mais fait l’impasse sur le fait que 70 % des femmes autochtones assassinées l’ont été par un des leurs.

C’est du moins ce que la Gendarmerie royale du Canada a affirmé en 2015. On peut chipoter sur le pourcentage – aujourd’hui, c’est peut-être moins, peut-être plus –, mais ce sont les seules statistiques dont on dispose, et elles n’ont jamais été démenties par les innombrables intervenants qui sont allés sur le terrain. L’ENFFADA les rejette d’un revers de main sans apporter de nouveaux chiffres ou un nouvel argument.

La commission contourne la contradiction en imputant au colonialisme la responsabilité ultime des meurtres et des disparitions suspectes. C’est de bonne guerre, et d’ailleurs ce n’est pas totalement faux.

Bien que le colonialisme soit chose du passé et que bien d’autres facteurs soient à l’œuvre (notamment, les ravages de l’alcool et le chômage chronique), il n’y a pas de doute que les anciennes humiliations ont laissé des traces profondes, et cela, même au sein des générations qui bénéficient aujourd’hui du climat général de repentance et d’un préjugé favorable de la part des gouvernements. Frantz Fanon, le plus célèbre théoricien de l’anticolonialisme, qui était aussi psychiatre, a décrit les effets psychologiques dévastateurs du colonialisme dans l’image qu’ont d’eux-mêmes les hommes des communautés opprimées.

Cela dit, le colonialisme n’explique pas tout. Les griefs exposés dans ce rapport ressemblent souvent à ceux qu’on entend de la bouche des « Blancs » qui vivent dans des villages très isolés ou dans la misère urbaine : le sentiment d’être abandonnés, voire méprisés par la police, le système de santé ou les services sociaux.

Autre sujet ignoré, le fait que ce sont surtout des hommes autochtones qui sont victimes d’homicide. 

En 2017, il y a eu près de quatre fois plus de morts violentes chez les hommes que chez les femmes autochtones. Pourquoi alors une enquête portant exclusivement sur les femmes ? Probablement parce que des cas de meurtres abominables avaient fait les manchettes.

Il faut dire que l’ENFFADA a largement outrepassé son mandat, qui au départ portait sur 479 cas recensés dans les dernières décennies. La commission n’a même pas réussi à les élucider, faute d’avoir accès à tous les dossiers. En revanche, elle a entrepris de réviser l’histoire du Canada.

Ce n’est pas la première fois qu’une commission d’enquête chargée d’examiner un problème précis dérape vers des horizons infinis. La commission Bouchard-Taylor était allée patauger longuement dans le champ de l’immigration et de l’identité alors que le gouvernement ne lui demandait que de statuer sur les accommodements raisonnables. Idem pour la commission Charbonneau qui s’est éparpillée dans toutes les directions, sans résultat probant.

Après avoir navigué à vue dans ce rapport touffu, truffé de clichés empruntés aux « études coloniales » et aux « études de genre » – comme ces interminables références aux 2ELGBTQQIA (merci d’aller sur l’internet pour décrypter le sens de ce sigle) –, le lecteur est agréablement surpris d’en arriver à des recommandations dont beaucoup, particulièrement dans le domaine de la santé, de l’éducation et de la sécurité des femmes violentées, sont parfaitement sensées, et si élémentaires qu’on se demande pourquoi elles ne sont pas en vigueur.

En fait, plusieurs de ces demandes ne sont que des répétitions. Hélène Buzetti du Devoir les a comparées aux recommandations des deux grandes enquêtes précédentes, la commission Erasmus-Dussault en 1996 et la Commission de Vérité et réconciliation en 2015, pour constater que les recoupements sont très nombreux.

Faut-il en déduire que l’ENFFADA n’a été qu’une opération redondante et inutile ? Ou que les gouvernements ont fait preuve d’une négligence impardonnable ?

Pourtant, il y a bien un demi-siècle que les gouvernements successifs essaient désespérément de relever la condition des Amérindiens.

Des milliards de dollars ont été engloutis dans cette cause dont l’urgence saute aux yeux depuis longtemps.

Pierre Elliott Trudeau voulait sortir carrément du modèle colonial en abolissant les réserves et en incitant les autochtones à devenir des citoyens à part entière. Il serait accusé aujourd’hui de « génocide culturel » !

Justin Trudeau, comme Paul Martin avant lui, a pris la voie inverse, en cédant aux chefs des Premières Nations et aux conseils de bande le contrôle entier sur l’utilisation qu’ils font des fonds publics, et a fait de la « réconciliation » sa priorité absolue. À ce chapitre, on ne peut douter de la bonne volonté de son gouvernement. Quant aux provinces, elles ont tout intérêt à s’entendre avec leurs autochtones, sous peine de voir sabotés leurs projets de développement.

Que s’est-il donc passé ? Pourquoi si peu de progrès ? Se pourrait-il que la commission ait sous-estimé l’impact de mesures récentes en faveur des peuples autochtones ? Sinon, pourquoi ne pas avoir indiqué où étaient les blocages ? Viennent-ils de la lenteur légendaire des bureaucraties gouvernementales ? De la résistance des conseils de bande ? Du fait que les leaders autochtones, qui sont en désaccord sur nombre de questions (dont celle, cruciale, des oléoducs), n’arrivent pas à définir des positions communes face au gouvernement ? Ou que leurs demandes sont trop exorbitantes même pour le gouvernement Trudeau ?

La situation véritablement tragique des peuples autochtones – surtout à l’ouest de l’Ontario, où la colonisation a été plus tardive et non résolue par des traités – reste enveloppée d’un voile opaque, et ce n’est pas l’ENFFADA qui va le lever.

Finalement, il aurait peut-être été plus utile de consacrer les 92 millions de dollars qu’a coûté la commission à l’ouverture de maisons d’hébergement pour femmes violentées et à la formation de travailleurs sociaux et de policiers autochtones, comme d’ailleurs le réclament les commissaires.