Monsieur le Ministre de l’Éducation, vous êtes-vous déjà retrouvé devant une tâche que vous deviez réussir sans être certain de posséder les capacités nécessaires ? Si oui, vous souvenez-vous du sentiment d’incompétence qui vous a assailli ? Des larmes qui coulent, de la pression qui monte, du cœur qui palpite ? En cette semaine provinciale d’examens du Ministère en mathématique, avez-vous seulement une petite idée du nombre d’élèves qui se sentent ainsi jour après jour ?

Sabrina Samson
Enseignante en sixième année du primaire en Abitibi

J’enseigne en sixième année du primaire et laissez-moi vous dire que j’ai déjà vécu des jours meilleurs dans ma classe. Aujourd’hui seulement, j’ai dû consoler trois élèves. En larmes. Ils étaient paniqués devant leur situation d’évaluation. C’est que, voyez-vous, ils avaient déjà échoué à deux examens cette semaine et craignaient les conséquences d’un autre échec.

Par ailleurs, ils auraient eu besoin de plus de temps, de beaucoup plus de temps pour réussir les nombreuses étapes du problème qui leur était proposé… Et cela, c’est sans parler des nombreux pièges et attrapes dissimulés ici et là à l’intérieur de la situation d’évaluation. J’aimerais vraiment savoir qui prépare ces examens, Monsieur le Ministre. Pourriez-vous leur rappeler que ces épreuves s’adressent à des élèves de la sixième année en classe régulière et non à un groupe d’élèves surdoués inscrits à un championnat de mathématiques ?

Toute l’année, j’ai travaillé avec mes préados afin de les aider à construire leur estime d'eux-mêmes et à accepter qu’ils n’avaient pas tous les mêmes forces. 

Je les ai accompagnés pas à pas, afin qu’ils s’épanouissent et qu’ils aient le goût d’apprendre et de venir à l’école. Et là, en l’espace de quelques jours, je vois tout le travail que nous avons fait être anéanti par une semaine d’examens trop difficiles pour la plupart des élèves. Je vois des lumières s’éteindre dans leurs yeux, des épaules ployer sous le découragement, des soupirs de résignation devant des échecs répétés, des larmes furtivement essuyées pour ne pas se donner en spectacle.

Questions sans réponses

Chaque année, quand revient cette semaine fatidique en juin, les mêmes questions se multiplient dans ma tête. Pourquoi ? Pourquoi huit examens sont-ils nécessaires afin d’évaluer le niveau de maîtrise d’élèves du primaire dans une seule discipline alors que des étudiants universitaires s’en tirent avec un ou deux examens de fin de session par cours ?

Pourquoi, en tant que société, imposons-nous tout ce stress à des élèves si jeunes alors qu’on sait très bien que ce sont des évaluations qui ne mènent à rien ?

En effet, les résultats ne changeront pas concrètement le parcours scolaire des élèves : rares sont les élèves qui redoublent en 2019.

De plus, ceux qui ne réussissent pas n’auront pas plus d’aide, l’enseignement qui leur est fourni ne sera pas mieux adapté par la suite… Et, surtout, la question qui tourne en boucle dans ma tête en ce moment, c’est pourquoi continuer d’enseigner en sixième année alors que j’ai maintenant suffisamment d’ancienneté pour obtenir un poste à un autre niveau ? Pourquoi consacrer toutes ces heures de bénévolat à corriger des examens en lesquels je ne crois pas, alors que mon temps pourrait être tellement mieux investi ailleurs ?

Au fond de moi, je sais très bien qu’une fois que tout cela sera derrière moi, je choisirai de conserver ma classe de sixième année l’an prochain, parce que je les aime, mes préados, avec leur besoin d’autonomie, leurs réflexions d’adultes-en-devenir et leurs nombreux questionnements, mais aussi parce que je garde espoir que les choses changent.

Alors, je vous en conjure, Monsieur le Ministre, pour le bien-être et la réussite scolaire de la génération de demain, repensez les examens du Ministère ou, encore mieux, permettez-nous de nous tourner vers un modèle d’éducation réellement axé sur l’apprentissage plutôt que sur l’évaluation.