Vendredi sera proposé, pour les élections du 25 novembre prochain, le prochain président de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI), dont le siège est à Montréal.

Sébastien Boussois
Sébastien Boussois Chercheur en sciences politiques associé au CECID, Université libre de Bruxelles*

Il y a quelques semaines, Aysha Al Hameli, première femme pilote des Émirats arabes unis (EAU), a annoncé sa candidature. Mais ces élections à venir ne se déroulent pas à un moment opportun pour celle-ci, et encore moins pour les EAU.

Du 21 mai au 21 juin 2020 aura lieu la 40e assemblée de l’OACI, créée en 1944. Outre le secrétariat général, l’Organisation est constituée du Conseil, de la Commission de navigation aérienne et de l’Assemblée. Le Conseil est composé de 36 membres permanents élus tous les trois ans et qui sont réunis depuis la fin de septembre pour étudier les candidatures à la prochaine présidence.

Depuis le 5 juin 2017, le Qatar est victime d’un blocus sans précédent de la part de ses voisins saoudien et émirati. À commencer par un blocus aérien qui viole toutes les conventions internationales existantes et interdit aux avions de Qatar Airways d’emprunter l’espace aérien saoudien, émirati, bahreïni et égyptien, les obligeant à d’interminables détours, notamment par l’Iran. Les distances sont désormais rallongées de 20 minutes à 1 heure vers et depuis Doha. 

Malgré de lourdes pertes financières sur une vingtaine de liaisons, la société du Qatar, résiliente, a profité de ce handicap régional pour mousser ses liaison plus lointaines, notamment vers l’Afrique. Ainsi, 24 nouvelles liaisons ont été inaugurées depuis 2018. Depuis 2017, Akbar Al Baker, président de Qatar Airways, demande à l’OACI que soit dénoncé le blocus contre son pays, qui viole la convention internationale sur le transport aérien. En vain.

Or, voilà qu’Aysha Al Hameli, plus jeune représentante permanente au sein de l’OACI, annonce sa candidature à la présidence du Conseil. En 2015, elle s’était déjà présentée au poste de secrétaire général, mais avait perdu les élections, de loin. Les présentes élections ne se déroulent pas à un moment opportun pour celle-ci.

Abou Dhabi comme Riyad n’ont pas bonne presse et ne sont pas les meilleurs exemples en matière de respect des organisations et des conventions internationales. La multiplication des crises dans lesquelles sont impliqués les deux pays, tout comme la non-résolution de la question du blocus contre le Qatar – reconnu comme illégal par les Nations unies – ne devraient pas lui permettre d’accéder à la direction d’une organisation pour laquelle son pays d’origine n’a que peu de considération. 

En effet, juridiquement parlant, les EAU, dès 2017, ont clairement violé la constitution de l’OACI en vertu de la Convention de Chicago de 1944. Ils ont également violé l’Accord sur le transit des services aériens internationaux, mais également transféré des armes dans des avions civils à destination de zones de guerre dans lesquelles ils sont impliqués, au Yémen, par exemple. Doit-on rappeler l’existence de camps de torture gérés par les Émiratis et la mort de près de 100 000 enfants depuis le début de cette guerre sanglante qui dure depuis 2014 et semble sans issue ?

Mme Al Hameli est la représentante des EAU au Conseil depuis de nombreuses années, et le Qatar n’a pas senti la moindre volonté de sa part, depuis plus de deux ans, de régler leur différend. Une fois élue, elle serait encore sous la direction de son gouvernement.

Il est bien connu qu’à l’heure actuelle, la politique étrangère des EAU est étroitement liée à celle de l’Arabie saoudite. Mme Al Hameli serait donc obligée, directement ou indirectement, de suivre les directives de cette dernière, notamment concernant le fameux blocus aérien touchant Doha. L’Organisation perdrait toute crédibilité si la présidente du Conseil appartenait à l’une des parties clairement engagées dans un litige international en matière de transport aérien.

De plus, il est extrêmement difficile de voir comment l’OACI conserverait le respect de la communauté internationale si elle choisissait un président parmi les États poursuivis en justice pour violation de la Constitution de cette organisation ainsi que d’autres accords dans le domaine de l’aviation. 

L’OACI a donc tout intérêt à élire un président qui représente les valeurs d’un État qui respecte la souveraineté des autres États, le droit international, les droits de l’homme, et qui a une longue et riche tradition dans le domaine de l’aviation.

Il vaudrait mieux favoriser un candidat vierge de toute polémique afin d’assurer sereinement l’avenir d’un secteur appelé à prendre de plus en plus d’importance tant en matière de flux de circulation des passagers que d’environnement et de sécurité mondiale.

* Auteur de Pays du Golfe – Les dessous d’une crise mondiale (Armand Colin)

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