En réponse à la chronique d’Isabelle Hachey, « Les croisières au temps de l’urgence climatique », publiée lundi

Paul Arseneault
Paul Arseneault Titulaire de la chaire de tourisme Transat, directeur du Réseau de veille en tourisme et professeur au département de marketing de l’ESG UQAM

C’est avec une certaine stupéfaction que nous avons lu le texte d’Isabelle Hachey publié dans La Presse du 30 septembre. Bien que la chronique soit un style journalistique qui permet une plus grande latitude, il nous semble tout de même que la vérité a ses droits.

D’abord, Mme Hachey semble oublier ou omettre que la volonté d’attirer des croisières au Québec – et avec Québec comme pièce maîtresse – ne date pas d’hier. C’est plutôt le fruit d’un long travail mené par les villes, les ports, les acteurs du domaine touristique tout comme les spécialistes qui ont accouché d’une « stratégie de développement des croisières sur le Saint-Laurent ». C’est sur cette stratégie cohérente que se base l’industrie pour se développer.

Un forum sur les croisières réunissant citoyens, commerçants, le port de Québec et l’industrie touristique a par ailleurs été tenu au printemps dernier. Tous s’entendent sur les objectifs, mais aussi sans complaisance sur les enjeux de cette industrie, notamment l’environnement. C’est d’ailleurs une préoccupation de l’ensemble de l’industrie, 0 et non seulement des croisières.

Trois mille visiteurs de New York arrivant à Québec en avion ont-ils beaucoup moins d’impact qu’un navire de croisière débarquant à Québec le même nombre de passagers ?

Mme Hachey se lance ensuite dans une dramatisation quasi caricaturale. Elle compare des villes comme Dubrovnik, ville médiévale d’un peu plus de 45 000 habitants, qui accueille 750 000 croisiéristes, Palma de Majorque, qui, avec une population de 400 000 habitants, accueille 1,6 million de croisiéristes et Québec, qui, avec plus de 500 000 résidants, accueille 165 000 passagers (et non pas 230 000, comme l’affirme Mme Hachey). De plus, les navires visitant Québec sont nettement plus petits que ceux visitant les ports précédemment cités. On ne compare pas ici des pommes et des oranges, mais plutôt des cerises avec des oranges tellement les comparables sont éloignés.

Un « vent de révolte » ?

Mais surtout, Mme Hachey commence sa chronique avec l’expression d’un « vent de révolte qui souffle » sur les villes portuaires d’Europe, amalgamant diverses situations de villes toutes différentes, mais toutes à la recherche des croisiéristes. Pour connaître plusieurs des directeurs d’offices de tourisme de ces villes, je peux vous assurer que cette situation apocalyptique n’existe en rien.

Les cas de ces villes ont de surcroît été étudiés savamment par des organismes sérieux et crédibles, notamment l’Organisation mondiale du tourisme, qui est l’institution des Nations unies chargée de la promotion d’un tourisme responsable, durable et accessible à tous. Des politiques et des programmes encadrent ce type de tourisme et ses enjeux environnementaux. Mais nous ne trouvons dans la chronique de Mme Hachey que deux références à des dépêches de l’Agence France-Presse, non citées…

Par ailleurs, nous pouvons difficilement passer sous silence le mépris avec lequel la chroniqueuse décrit les croisiéristes. Il va sans dire que de les voir ainsi réduits à des acheteurs de tasses et de t-shirts ne cherchant qu’à prendre des égoportraits devant le Château Frontenac nous laisse pour le moins songeurs.

Combien de tasses et de t-shirts au juste pour en arriver aux 106 millions de dollars de retombées pour les croisières à Québec ?

Et c’est faire fi de la réalité que le tourisme au Québec est le cinquième produit d’exportation (selon la Politique québécoise de l’exportation 2016-2020), qu’il génère 2,5 % du PIB québécois à lui seul et qu’il représente près de 10 % de tous les emplois au Québec, selon le ministère du Tourisme du Québec.

La réalité est tout autre

La destination du Saint-Laurent et de ses escales, dont Québec, est loin d’avoir atteint son plein potentiel. Les signes « évidents » de saturation touristique du quartier Petit Champlain mentionnés par la chroniqueuse ne sont appuyés sur aucune étude.

Bien sûr, cette industrie, comme bien d’autres, rencontre des défis et des enjeux, et l’environnement en fait partie. Évidemment, nous devons bien évaluer le nombre de passagers qu’une ville comme Québec peut accueillir, notamment par navire.

Cela se fait depuis longtemps : les navires n’arrivent pas par surprise la nuit dans le port de Québec sans s’annoncer. Les croisières sont programmées près de 18 mois à l’avance et en respect de la capacité d’accueil des escales visitées. La communauté a d’ailleurs fixé un maximum quotidien et cela bien avant que celui-ci ne soit atteint.

Le nécessaire équilibre entre la vie des citoyens et l’expérience des visiteurs est une préoccupation constante et doit le rester.

Je ne suis pas là pour défendre le port de Québec, mais votre attaque sur la justification d’un second terminal est sans fondement. D’abord, ce terminal est subventionné par les gouvernements, parce que ceux-ci, en respect de la stratégie dont nous parlions d’entrée de jeu, en ont vu la nécessité. Il ne s’agit pas ici d’augmenter le nombre de passagers, mais d’accueillir ceux-ci plus adéquatement.

Québec connaît assurément des périodes de fort achalandage à certaines périodes de l’année. C’est pour cette raison que l’ensemble des acteurs de la région, et au premier chef l’Office du tourisme, déploie des efforts considérables pour étendre la saison touristique en général et celles des croisières en particulier.

Je ne peux terminer qu’en invitant Mme Hachey à suivre les préceptes de Greta Thunberg : écoutez les scientifiques…

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