Vendredi dernier, la mobilisation lors de la marche pour le climat fut éclatante. Constater, dans le sillage de ce succès, les couacs piteux de personnalités médiatiques qui font soi-disant référence fut un choc.

Pascale Navarro
Pascale Navarro Auteure, journaliste, conférencière et animatrice

Le légendaire animateur et homme de culture français Bernard Pivot a enflammé les réseaux sociaux avec un gazouillis concernant la popularité de Greta Thunberg : « Dans ma génération, les garçons recherchaient les petites Suédoises qui avaient la réputation d’être moins coincées que les petites Françaises. J’imagine notre étonnement, notre trouille, si nous avions approché une Greta Thunberg… » Il exprimait son désarroi devant la gravité et le sérieux de la jeune militante. Misère…

Décalage

Ce message se voulait goguenard, une pensée échappée de son bouillant cerveau que le seigneur des lettres aurait pu garder pour lui. Il a d’ailleurs fait une mise au point devant le tollé et les accusations de misogynie.

Mais au fond, Bernard Pivot nous fait prendre la mesure du décalage : vous avez beau être cultivé, avoir lu tous les livres, être progressiste, ça ne veut pas dire que vous comprenez l’engagement social, l’égalité des sexes et le féminin.

PHOTO ROMAIN LAFABREGUE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Bernard Pivot

En homme de culture, il aurait pu savoir que les images auxquelles il faisait allusion étaient hautement suggestives et qu’elles minaient la crédibilité de la jeune femme. Mais non, il a laissé transparaître le machisme latent de son héritage, de sa société.

La liberté de déplaire

Je demandais justement dans ma dernière chronique si les jeunes femmes pouvaient imposer leur autorité, et force est de constater que l’influente Greta Thunberg y parvient, malgré tous les machos qui sévissent. Comment ? En assumant sa dissidence et en ne craignant pas de déplaire.

Au grand dam d’une vieille garde déstabilisée, Thunberg n’est pas la petite fille gentille et souriante. Elle ne fait pas la moue, ne cherche pas à séduire.

PHOTO JOHANNES EISELE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Greta Thunberg

Elle ne s’est pas dit : « Tiens, je vais les charmer, ça va mieux passer. » Non, elle est elle-même, avec son intériorité, sa force, sa radicalité, celle qui remue des foules. Comme me l’a résumé une jeune militante féministe présente à la marche de vendredi dernier, « elle n’est pas sexualisée », et on se dit : enfin !

Voir loin

On est ailleurs. Sa colère, sa révolte, sa fougue sont à elle et sont issues de ses convictions. Elle n’a rien à faire d’allumer les messieurs qui s’ennuient du temps où les filles, ça faisait joli. 

Enlevez-vous de la tête que les filles sont faites pour être « mignonnes » ; tout ce temps qu’elles ne passent plus à plaire, elles l’occupent à autre chose. 

Et elles iront loin. Mais voilà peut-être ce qui fait peur ? Qu’est-ce que ce « loin » ? Vont-elles créer une société où l’on ne négociera plus sa féminité, où l’on ne fera plus de compromis ? Je comprends que ça puisse effrayer, d’où la « trouille », parfois lamentablement (ou violemment) évoquée en quelques caractères.

« Faire partie du monde »

L’environnement n’est pas une cause « de femmes », mais l’écoféminisme réfléchit aux liens entre valeurs féminines et égalitaires, défense du vivant et protection de la vie. On voit tout de suite la délicatesse du sujet, cette peur de l’essentialisme (être réduite à sa condition biologique) auquel font référence les éditrices Marie-Anne Casselot et Valérie Lefebvre-Faucher dans le collectif publié en 2017 Faire partie du monde, réflexions écoféministes (Remue-Ménage). Il faut toutefois passer par-dessus cette crainte, car l’association femme/nature qui inquiète tant est aussi politique.

Les textes abordent des sujets tout à fait d’actualité comme l’absence des voix de femmes autochtones dans les décisions concernant leur territoire (Ellen Gabriel), la construction de la masculinité autour de la consommation de viande (Élise Desaulniers), les effets du développement minier sur la vie des femmes et sur la nature (Jacinthe Leblanc), entre autres. Qui souhaite s’initier à la réflexion sur l’environnement sous l’angle du féminisme trouvera dans cet ouvrage beaucoup de savoirs, de points de vue, et matière à débat. Et de quoi donner la trouille aux esprits conservateurs.

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