L’affaire est majeure et laisse apparaître de plus en plus la possibilité d’une fourberie.

Yves Lacourcière Yves Lacourcière
Ingénieur civil à la retraite, doctorant en ethnologie et patrimoine

Seule une menace grave et immédiate à la sécurité du public doublée d’une impossibilité d’y remédier pouvait autoriser la délivrance d’un permis de détruire l’église Saint-Cœur-de-Marie, monument situé à deux pas de la porte Saint-Louis ouvrant le passage de la muraille ceinturant l’emblématique Vieux-Québec.

Le processus trouble qui a mené à l’obtention du permis de raser cette église ressemble à celui utilisé l’automne dernier pour la destruction de la maison du patriote Boileau à Chambly.

Depuis, le maire de cette ville a été suspendu et fait l’objet de poursuites.

Stratagème

Le stratagème est connu* de tous ceux qui s’intéressent de près à la protection de notre patrimoine bâti, notamment les journalistes qui traitent de ce sujet : un promoteur peu scrupuleux achète un bâti patrimonial, le laisse se détériorer, aidant parfois un peu la nature en laissant par exemple les portes grandes ouvertes aux quatre vents et aux volatiles puis, au bout d’un certain temps, demande à la Ville de lui accorder un permis pour le démolir en évoquant la menace pour la sécurité du public. Et le tour est joué !

C’est cette martingale que semble avoir utilisée l’entrepreneur. Il a embauché un « expert » qui a établi que ce bâtiment devait être démoli, car il représente un danger pour la sécurité du public. Quelle heureuse coïncidence ! Cette conclusion répondait aux vœux exprimés par le promoteur depuis qu’il a fait l’acquisition de ce patrimoine de grand style : le débâtir pour le remplacer par une tour de condos de luxe de 18 étages. C’est tellement original et attrayant d’un point de vue touristique ! Je vois déjà les hordes de touristes venir la contempler dans un siècle.

Premier fait nouveau

Les autorités ont alors demandé au corps des pompiers de la Ville de Québec de faire rapport. Ce corps professionnel d’élite à conclu que le bâtiment ne présentait pas de danger immédiat pour la sécurité du public.

Par la suite, il y a eu une décision par jugement de cour, vraisemblablement à la suite d’une recommandation de la commission d’urbanisme de la Ville de Québec : on doit abattre sans délai le bâtiment centenaire, véritable phare dominant de la Grande Allée.

Puis il y eut contestation, opposition du public et prise de parole en faveur de son classement comme monument historique en raison de ses qualités exceptionnelles par la Fédération Histoire Québec (40 000 membres). L’État a étalé sa déception : « On est consterné, mais on ne peut rien faire... » Et le processus de démolition s’est mis en marche à la vitesse grand V. Comme s’il y avait le feu.

On érigea un mur de protection sur une cinquantaine de mètres constitué d’énormes blocs de béton dans une des deux voies de la Grande Allée pour protéger le public de la catastrophe annoncée par l’« expert ».

Second fait nouveau

Dès les premiers jours de la démolition, on découvre que le sommet du clocher ne posait aucun problème d’effondrement. Pourquoi ? Parce que ce patrimoine architectural avait été évalué au milieu des années 90 et qu’il avait été consolidé par une structure métallique.

C’est à ce moment qu’on a déplacé le mur de protection qui obstruait 50 % de la Grande Allée. Pourquoi ? Sur ordre de qui ? Parce que la menace d’effondrement de l’église était moindre que celle appréhendée ? A-t-on informé les autorités de ce fait majeur ? Il est permis d’en douter.

Troisième fait nouveau

Les classiques vacances annuelles de la construction débutaient quelques jours plus tard… et les travaux de démolition du monument cessèrent du coup pour une période de deux semaines.

La sécurité du public pouvait partir en vacances ? Voilà qui incite à croire que la menace avait été revue à la baisse, tant est-il qu’elle ait déjà existé. Sinon, les travaux n’auraient jamais été interrompus.

Rappelons que c’est l’« expert » du promoteur qui a permis à ce dernier de crier au loup. À partir de ce qui précède, on peut légitimement accorder encore plus de crédit à l’apparence de conflit d’intérêts et à la possibilité d’un rapport de complaisance livré par l’« expert ».

Nous sommes démunis devant cette situation où l’État seul peut intervenir afin de protéger l’héritage et faire la lumière sur cette apparence de malversation.

Rejet de notre identité

Dans une lettre ouverte à la ministre de la Culture publiée dans La Presse le 4 juillet dernier, nous lui avons demandé de soumettre à la cour une demande d’injonction provisoire le temps de faire le point sur cette situation trouble, afin de démontrer si la démolition de ce monument patrimonial était évitable. En dernier recours, l’État pourra exproprier le monument s’il est possible de le sauvegarder.

Et qu’on ne nous réponde pas que « ça coûterait trop cher ». C’est le temps de faire un geste. Autoriser la destruction de nos patrimoines bâtis, c’est rejeter notre identité. Si on en est rendus là, il est temps de cesser de nous faire croire que nous avons la capacité de nous appeler une nation, pour reprendre une formule exprimée par Lise Bissonnette sur le cas de la destruction sauvage de la maison Boileau.

* Nous l’avons décrit, ainsi que d’autres, dans le livre Accusé de non-assistance à patrimoine en danger ou la mort annoncée de nos patrimoines du bâti, publié en juillet 2018.