Depuis le milieu du XIXe siècle, les historiens canadiens-anglais ont cherché et construit l’identité du Canada comme une seule nation.

Simon Couillard Simon Couillard
Docteur en études québécoises de l’UQTR et enseignant en philosophie au cégep de Saint-Félicien

Au début des années 20, alors que le principe des nationalités (le droit à l’autodétermination des peuples) s’impose avec force, cette tâche devient plus urgente. Comment, dans le climat intellectuel de l’époque, continuer de penser le Canada dans son unité, par-delà la différence entre Canadiens français et Canadiens anglais ?

C’est dans ce contexte qu’il faut interpréter le dévoilement à Orillia, en 1925 devant 18 000 personnes, du monument à Champlain qui sera prochainement réinstallé par Parcs Canada, et surtout sa curieuse inscription : « Érigé pour commémorer l’avènement de la race blanche en Ontario […]. »

Curieuse inscription, certes, d’un point de vue québécois. Car si plusieurs intellectuels canadiens-français ont disserté sur la « race » (on pense, chez les historiens, à Lionel Groulx ou à Benjamin Sulte), cela ne se confondait pas avec la mystique caucasienne qui a animé un certain courant de pensée white anglo-saxon protestant (WASP).

Pour Benjamin Sulte, au tournant du XXe siècle, la « race canadienne » désignait un héritage culturel. Elle était bâtie sur son « fond normand », et elle reposait sur la « race normande percheronne ».

C’est ce fond qui avait assuré l’uniformité culturelle du Canada au temps de la Nouvelle-France, de Gaspé à Détroit : « Le Normand a agi sur les autres comme une éponge en les absorbant […]. Nous avons, pour le bon tiers de nos colons fondateurs, un seul lieu d’origine, un seul accent dans la langue, parfaite uniformité de coutumes et de vie sociale, unité dans l’occupation principale — la culture de la terre […]. C’est lui qui a constitué la race canadienne. »

Or, cette conception de la « race », comme on disait encore dans l’entre-deux-guerres chez nous, tendait évidemment à renforcer la thèse de la dualité nationale interne du Canada. 

Dans son discours présidentiel à la Société historique du Canada (Canadian Historical Association) en 1925 (« The Two Races in Canada »), le grand historien du Canada anglais de l’époque, George MacKinnon Wrong, estimait pour sa part « que les caractéristiques raciales sont héréditaires dans une certaine mesure » et que « si l’hérédité détermine les caractéristiques raciales, les Anglais et les Français ont des ancêtres communs et sont en fait de la même race », du même « mélange entre les Celtes originels et les envahisseurs teutons ».

Ainsi, pour Wrong, « il n’y a en réalité aucune barrière de race pour séparer les Français et les Anglais au Canada ; les deux peuples sont identiques dans leurs origines raciales », ils ont « la peau blanche et une grande variabilité dans la forme du crâne », ils viennent d’Europe, « foyer du magistral homme blanc ».

Geste d’unité canadienne

C’est en partie dans cette perspective qu’on peut comprendre le dévoilement du monument à Champlain et sa curieuse inscription comme un geste d’unité canadienne, paradoxalement inclusif dans son intention.

D’autre part, comme le Canada anglais a toujours fortement subi l’influence des États-Unis, on ne saurait ignorer l’impact de ce côté de la frontière des débats qui ont culminé chez nos voisins du Sud à l’adoption, en 1924, du Johnson-Reed Immigration Act, loi qui restreignait l’immigration et favorisait en pratique les immigrants d’Europe du Nord.

On pourrait d’ailleurs reprendre ce que dit à son sujet l’historien américain Jefferson Cowie (The Great Exception, p. 80-81) et l’appliquer, sans trop de modifications, au cas qui nous concerne : « Bien que fondamentalement raciste, la restriction de l’immigration en 1924 a eu l’effet ironique d’accélérer le processus d’intégration […] et a permis aux peuples autrefois racialisés d’Europe du Sud et de l’Est, catholiques et juifs, de devenir “blancs” aux yeux des Américains de souche et de “leur” État. »

Mentionnons finalement le Chinese Immigration Act de 1923, au Canada, qui limitait strictement l’immigration chinoise, et on peut avoir une meilleure idée de l’importance que prenait, durant ces années, la nécessaire extension de l’identité WASP.

Mais ces tâtonnements ne dureront qu’un temps. Dès la fin des années 20, la « civilisation britannique » redeviendra « le standard à partir duquel nous devons mesurer notre propre civilisation », comme le déclarera R.B. Bennett en 1928, lui qui deviendra premier ministre du Canada entre 1930 et 1935.

Tout ça est de très mauvais aloi aujourd’hui. Il n’empêche : Parcs Canada réinstallera le monument. La plaque, cependant, sera « actualisée ». Il faudra trouver une nouvelle interprétation, mais laquelle ? 

Amour du « beau grand pays », quand tu nous tiens…