Des membres de la diaspora burundaise s’adressent au maire Yves Corriveau, à la suite de ses commentaires sur sa visite dans leur pays natal*

Alliance des Burundais du Canada

Monsieur le maire, vous visitez notre pays, il est beau, n’est-ce pas ?

Or ce pays compte plus de 400 000 réfugiés, selon l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Ces gens-là n’ont pas fui la paix. Ces réfugiés n’en veulent pas au régime comme vous le dites non plus, le régime a plutôt quelque chose contre eux ! Nuance.

Car, voyez-vous, votre hôte a violé la Constitution en s’arrogeant un troisième mandat illégal.

Inspirés par la vague de jeunes qui, sur le continent, rejettent ces présidents à vie, de braves patriotes ont protesté afin de sauver l’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi, en particulier, son article 7.3 qui interdit d’exercer plus de deux mandats. Obtenu sous l’égide de Nelson Mandela et de Julius Nyerere, quoique perfectible, cet accord donnait une chance à la paix à ce beau pays si longtemps meurtri.

Une grande et impitoyable répression contre les manifestations s’en est suivie. Elle fut féroce, très féroce, en particulier à Bujumbura, la belle Bujumbura, où votre projet de jumelage comprend des solutions pour gérer les déchets de la ville. Faites surtout attention, lors du nettoyage, aux squelettes des nôtres enfouis dans des fosses communes afin qu’on puisse les enterrer, dignement, un jour.

Oui, monsieur le maire, en dessous du tapis rouge d’horreur qu’on vous déroule, vous enjambez, sans le savoir ou en connaissance de cause, plusieurs cadavres des nôtres ; des victimes de cette répression terrible qui continue.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER BURUNDAIS D’AKEZA

Un microbillet publié sur le compte Twitter burundais d’Akeza

Milice présidentielle

L’unique média public audiovisuel, la Radiotélévision nationale du Burundi (RTNB), a maintenant à sa tête le chef des Imbonerakure, tout comme le ministère des Affaires étrangères, un ancien chef aussi. Pour rappel, les Imbonerakure, que l’ONU qualifie de milice et qui se rapportent directement au président, commettent des viols, tortures, meurtres et disparitions forcées en toute impunité.

D’ailleurs, on a appris qu’au même moment où vous avez serré la main du président, une fillette de 13 ans aurait été violée par un Imbonerakure. Ses cris ont probablement été bouchés par les sirènes du cortège du maire de la ville qu’on a mis à votre disposition. Accordez-nous de reconnaître et de vous concéder, en retour, le fait qu’on ne saurait percevoir « aucun danger particulier » dans un tel contexte.

Soyez tout de même curieux. Lisez les rapports des organisations des droits de l’homme, celui des experts de l’ONU ou celui du sous-comité des droits internationaux de la personne du Comité permanent des affaires étrangères du Canada. Malgré le bon accueil de la population, car c’est malgré tout notre tradition, consultez les statistiques du PNUD, l’indice de la corruption, les chiffres de l’OMS, pour vous donner une idée de la misère dans laquelle elle croupit.

Ne vous fiez pas aux thuriféraires du régime à l’instar de Willy Nyamitwe, qui tire à boulets rouges sur un journaliste de La Presse pour avoir écrit sur cette visite, car ces sbires ont leurs familles chez « les colons », comme ils vous appellent. Le chef du protocole et bras droit du président, aperçu sur une de vos photos, sa famille est ici au Canada à l’abri, interrogez-vous pourquoi.

Ceci est une interpellation de la part des « Mujeri », comme nous appelle le président Nkurunziza, soit des chiens faméliques enragés. À éradiquer donc.

Lors de l’holocauste, les gens à exterminer étaient traités de vermine et de rats pour mieux les déshumaniser, les chosifier pour justifier leur extermination ! Vous êtes un homme intelligent, le parallélisme ne vous échappera pas. Ne faites donc pas le jeu du régime.

Un grand homme a dit : « Ce qui me fait peur, ce n’est pas la méchanceté des gens méchants, mais le silence des justes. » Or, il semble que vous êtes, tout de même, un homme bien. Votre hôte sera probablement là à vie, soit en rempilant pour un énième mandat à la tête d’un pays exsangue, soit en étant intronisé comme roi comme cela se murmure, voire en passant la main à sa femme, comme disent d’autres rumeurs.

Ce qui est sûr ? D’autres souffrances humaines à l’horizon. Vous, vous serez toujours un hôte de marque, tant et si bien que vous fermerez les yeux sur le sort tragique des Mujeri et les crimes contre l’humanité de ce régime. « Malheur aux yeux fermés », dit le prophète. « Je me souviens », dit-on ici, au Québec.