Le texte de Denis Soulières « Fais ce que dois, pas seulement ce que veux », publié le 7 juillet dernier, a reçu un concert d’éloges de nos lecteurs. L’auteur poursuit ici sa réflexion.

Denis Soulières Denis Soulières
Hématologue et oncologue médical au CHUM

La chance et le hasard sont souvent évoqués lorsqu’on utilise ces mots dans le langage courant.

Pour certains, une allusion est faite à la fatalité, à ce qui doit inévitablement survenir. Pourtant, cette fin de devise commençant par « fais ce que dois » se veut surtout un appel à la reconnaissance du fait que lorsqu’on agit correctement et en respectant un processus et des règles morales, on peut espérer un dénouement favorable, bien qu’entièrement non garanti.

Évidemment, le hasard ne peut être complètement évité puisque l’on ne peut tout contrôler. La vie réserve donc des tournants dont l’intelligence la plus vive ne peut avoir l’intuition.

« Advienne que pourra » nous montre alors aussi que chacun de nos agissements ne peut être lié à une obligation de résultats si, en contrepartie, l’on ne peut contrôler l’ensemble des variables qui influent sur ceux-ci.

Mais le hasard existe-t-il vraiment ? En sommes-nous à un tel niveau de connaissance pour rejeter toute thèse des probabilités et concevoir tout évènement sur une base déterministe, en rejetant la spiritualité et l’arbitraire ? Clairement pas. Nous ne pouvons évidemment pas prévoir ni expliquer chaque réaction aux gestes que nous faisons. Tout au plus, si l’on porte un retour analytique, une rétrospection rigoureuse sur les résultats passés et sur l’histoire, pouvons-nous ainsi établir des probabilités quant aux sommes attendues à la suite des actions que l’on pose et aux espoirs investis.

Les sciences « inexactes »

C’est en essence la perspective de la médecine et des autres sciences que je me permets de qualifier d’inexactes, parce que toute conséquence ne peut être anticipée dans l’absolu. On estime les pourcentages attendus de succès, d’effets secondaires en fonction d’une situation donnée et de traitements proposés.

L’art de la médecine est donc de tenter de qualifier et de prédire le rapport entre les effets bénéfiques et les complications inhérentes à une condition médicale et aux actions qui peuvent influer sur le devenir du patient. La médecine ne peut s’exercer avec une obligation de résultats, mais seulement avec la lorgnette d’une proposition s’adaptant le plus possible aux expectatives du patient et à sa capacité à accepter les risques inhérents.

On reproche parfois à la médecine de devenir de plus en plus mathématique, mais elle s’oriente ainsi pour adéquatement quantifier les choix que le médecin et le patient ont à faire. Il serait bien de percevoir la même notion de choix éclairé dans le discours public, choix qui ne devrait pas s’exprimer que le jour du vote, parce qu’entre le jour du vote et l’application de lois et de règlements, de multiples faits viennent moduler l’opinion d’un peuple et sa capacité de vouloir influer sur son devenir.

Cette adaptation au quotidien et cette acceptation de l’impuissance, on tente de l’enseigner aux enfants. On leur inculque les bonnes actions à faire et, du même coup, on tente d’expliquer ce qui ne peut s’expliquer, mais qui survient malgré une attitude avenante et des efforts résolus, comme la mort d’un parent, les accidents, la météo. Pourquoi cela advient-il ? La question d’un enfant à un parent est insistante et elle persiste toute la vie, bien que l’on tente de la canaliser le plus possible.

Les promesses

Dans ce contexte d’une vie dans laquelle on subit tant bien que mal les aléas de la vie en société, il m’apparaît toujours étonnant de voir des acteurs de la vie civile promettre l’absolu sans égard à la gestion des attentes ou de considération pour les conséquences néfastes que peut engendrer une décision.

Il faut avoir une conviction et une confiance en soi sans bornes pour promettre des résultats alors que l’on ne contrôle que si peu les variables qui ont un impact sur l’évolution de la vie collective. Je veux bien admettre que le mot « promesse » dans la bouche d’un politicien se veut l’expression d’un objectif, mais les journalistes politiques sont vifs à rappeler les engagements formels pris en période électorale le moment venu des bilans.

Le discours et l’utilisation judicieuse des mots sont essentiels à la définition de buts collectifs réalistes et conséquents, et la démonstration de la volonté de tout tenter pour pondérer et juguler les effets du hasard et du risque sur la vie publique. Ce faisant, on s’absout de la notion d’obligation de résultats qui est une demande trop facile d’électeurs en quête d’absolu et de quiconque voudra le lui donner ou promettre. Le processus est aussi vital que les résultats.

L’art de la politique devrait donc être de suggérer des propositions de programmes et de principes que l’on espère des plus porteurs pour résulter positivement à une avancée de la vie civile, que ce soit en termes économiques ou sociaux.

Et la façon la plus sûre d’arriver à ces résultats est de respecter un processus clair, ouvert, objectif, compétent et cohérent.

Il semble que dans cette nouvelle ère d’information instantanée et de sophismes, on oublie qu’il y a une bonne façon de faire les choses par la bonne personne pour profiter des fruits du labeur. On ne peut laisser le hasard fonctionner seul ; on doit lui assortir des œillères pour modifier les conclusions en faisant ce que doit. La réduction du risque exige aussi que l’on demande aux personnes les plus qualifiées de procéder à l’analyse d’une situation, d’implémenter des solutions et d’en faire le suivi.

Au risque de l’opprobre, je ne pense pas qu’il est possible d’éviter ou de prévenir par des politiques publiques tout ce qui survient, en bien ou en mal, et qu’on impute aux politiciens et autres décideurs publics. Parfois, malgré la meilleure des volontés et les meilleurs programmes, des évènements surviennent. Il n’y a pas nécessairement de responsable.

On doit surtout vivre avec la conviction que l’on a fait ce qui devait être fait pour réduire les risques et qu’on était la bonne personne pour prendre ces décisions. On établit des lois pour régir la conduite automobile de façon à réduire les risques de morts. On instaure des programmes de dépistage du cancer du sein pour réduire la mortalité en lien avec cette pathologie. Mais on ne peut complètement éliminer l’un ou l’autre…

De façon similaire, on espère de chaque politique qu’elle soit assortie de mesures de suivi pour en mesurer les conséquences, de rapports périodiques pour jauger l’acceptabilité et l’efficacité en étant conscient qu’on n’aura pas tout réglé.

Il faut présumer de la bonne foi des politiciens comme de celle de toute personne en mesure de décider pour l’autre, tout en permettant le droit à l’erreur, en comprenant que parfois, même en faisant ce que doit, des résultats défavorables surviennent.

Les dossiers récents de la laïcité et de l’immigration ont suscité beaucoup d’inquiétudes et des réactions au cours des derniers mois tant en ce qui concerne le contenu que le processus qui a mené à la mise en place de ces politiques. Advienne que pourra ! 

Souhaitons que le nécessaire suivi attentiste que nous donnerons à ces sujets permette d’en refléter des conséquences mesurables, objectives et exemptes de parti pris politique pour permettre l’émergence d’un discours sur un processus d’adaptabilité plutôt qu’un d’un renfrognement instillé par convictions politiques et partisanes. 

Nous avons besoin de cette attitude pour statuer sur la meilleure des incomplètes solutions qui seront élaborées en santé, en éducation, en protection de l’enfance…