Lettre à Claude Béland, qui a dirigé le Mouvement Desjardins de 1987 à 2000

Claude Raymond Claude Raymond
Victoriaville

Monsieur Béland, vous que j’ai tant respecté, je ne sais pas ce qui vous pousse depuis tant d’années à charger Desjardins.

Je ne sais pas si c’est un besoin de publicité ou, plus simplement, le lot d’un passéiste qui a du mal à accepter le fait de ne plus faire partie des décideurs.

Combien de fois vous ai-je vu monter aux barricades quand une caisse en venait à la nécessité de fermer un centre de services ? Je ne dis pas que ces fermetures sont géniales, mais je dis et j’affirme, pour bien connaître la dynamique, tant de Desjardins que des communautés hors des grands centres urbains, que je n’ai jamais vu Desjardins fermer une caisse ou un centre de services. Comme je n’ai jamais vu un quincaillier de village, un épicier de la place ou une station-service fermer son commerce. Mais il est vrai que j’ai vu des populations fermer ces places d’affaires, parce que la vie change et, avec elle, la culture de consommation.

Pour le reste, Monsieur Béland, je vois des municipalités se dévitaliser et ça n’a pas à voir avec les commerces de première instance, mais avec bien d’autres raisons. Parlez-en à Solidarité rurale que vous connaissez bien ou, encore, au Conseil de la coopération et de la solidarité.

Aujourd’hui, Monsieur Béland, selon vos propos, Desjardins a commis « un péché dans la gestion », un péché qui, à votre avis, est aussi symptomatique de l’évolution de l’institution où « trop souvent, on a transformé les membres en clients ».

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Claude Béland

Je trouve dommage de vous voir profiter de la situation pour véhiculer, une fois de plus, votre message passéiste, voire votre amertume. 

Dans les circonstances et dans votre situation d’ex-président, je me serais attendu à un message axé sur la confiance et l’encouragement.

Il ne s’agit pas de fermer les yeux sur ce qui vient de se produire : 2,9 millions de personnes touchées (j’en suis), c’est une énorme catastrophe. Mais de vous voir tirer à boulets rouges sur Desjardins comme si le Pentagone n’avait jamais été piraté me laisse perplexe quant à vos intérêts.

Un problème de société

Ce qui se passe n’est pas un problème spécifique à Desjardins et je vous connais suffisamment alerte intellectuellement pour le savoir et le comprendre ; c’est un problème de société, voire une sorte de crise de croissance mondiale de la dimension numérique.

Dans l’apprentissage que nous sommes tous à faire partout dans le monde de cette nouvelle dimension, il y encore beaucoup de chemin à parcourir avant de tout maîtriser, d’en tirer le meilleur et d’en limiter les effets néfastes.

J’ai 69 ans, Monsieur Béland. Je suis retraité et quelqu’un se promène avec mon identité. Mais je reste avec ma coop. Aller ailleurs, de toute façon, ne ramènerait pas mon identité à la maison.

Et puis, je sais aussi que l’exposition au risque est partout en ce moment, et pas uniquement dans les institutions financières. Je sais surtout que Desjardins a mis en place des moyens de me protéger.

J’ai 69 ans et je reste avec ma coop qui, bien que vous ne soyez pas de cet avis, doit adapter ses façons de faire pour survivre si elle ne veut pas connaître le sort du dépanneur du village, qui n’arrivait pas à affronter les Amazon, Costco et Walmart de ce monde et qui a dû fermer ses portes.

Je reste avec ma coop qui, avec ses quelque 300 milliards d’actifs, représente l’autonomie du Québec en matière d’institution financière. Vous savez, cette autonomie dont rêvait précisément Alphonse Desjardins au moment de créer sa coopérative.

Devant la vulnérabilité des personnes qui, comme moi, se sont fait chaparder leur identité et ont besoin d’être rassurées, je me serais attendu de votre part à autre chose qu’à un message partisan et opportuniste. Mais ce n’est pas arrivé.

Desjardins, dans la crise, s’est montrée à la hauteur. Vous, à titre d’ancien président du Mouvement, j’en doute.