Il y a maintenant cette appréhension lorsque vient le moment d’ouvrir mon téléphone au réveil. Elle était déjà là, cette angoisse, mais elle devient de plus en plus tangible, réelle, évidente.

Léa Ilardo Léa Ilardo
Co-porte-parole du collectif La planète s’invite à l’Université et étudiante à la maîtrise en études politiques appliquées à l’Université de Sherbrooke

Que va-t-on nous annoncer ce matin ? « Canicule : le record absolu de chaleur est battu en France métropolitaine » ; « L’Inde suffoque sous la chaleur ». C’est donc avec ceci que la journée va débuter.

Puis ? On laisse de côté notre cellulaire, on s’habille, allons déjeuner et profitons d’un rayon de soleil pour boire notre café sur une terrasse. L’information, elle, est déjà digérée. Il fera chaud ici aussi cet été. Mais qu’y pouvons-nous, après tout ?

La planète brûle et rien ne se passe. 

Oui, ici et là, des jeunes et des moins jeunes tentent d’éveiller les consciences en manifestant de façon régulière leur indignation générée par la passivité dont font preuve leurs gouvernements.

Une chose est sûre, nous sommes trop peu. Trop peu à nous sentir aliénés, à dépenser notre énergie dans de petits gestes quotidiens ou des mobilisations de plus grande envergure. Le confort et l’indifférence : nous connaissons les raisons du refus, conscient ou inconscient, de se confronter à l’évidence. Dépassé, le temps de prendre du recul. Impératif, celui de se mettre en marche.

L’étude de l’action publique nous apprend que tout changement dit « radical » est fort improbable*. Recherche du consensus, résultat de compromis, focalisation sur les problèmes à résoudre plutôt que l’innovation, lenteur du processus décisionnel ; autant d’arguments justifiant des décisions insuffisantes, si ce n’est insignifiantes au regard de l’immensité du danger qui se présente à nous. Par ailleurs, la science politique nous fait savoir que ledit changement peut bel et bien se présenter lorsque s’ouvre une « fenêtre d’opportunité », laquelle rompt une période de « routine » : crise économique, guerre, catastrophe naturelle…

Prenons un instant. N’est-il pas venu le temps de mettre fin à cet état latent de contestation populaire lorsque chaque jour se profile sous nos yeux ce que nous décrivent les scientifiques depuis plus d’un demi-siècle ?

Il est vrai, tout va très vite. La menace que je percevais seulement de loin il y a quelque temps est aujourd’hui sans équivoque : les conséquences des changements climatiques ne se feront pas sentir dans 10, 20 ou 30 ans. Elles sont là, au pied de notre porte. Épuisée, la rhétorique politique du combat pour les générations futures, exploitée depuis le début des années 90 pour justifier un nouveau paradigme, celui du développement durable. Nous sommes ces générations futures, et trop peu, pour ne pas dire rien, n’a été entrepris pour limiter l’exploitation infinie de notre écosystème.

Les catastrophes naturelles sont là. Des populations sont en ce moment même confrontées à des stress hydriques, des pénuries alimentaires qui ne font qu’exacerber les injustices sociales et économiques dont elles sont déjà victimes quotidiennement. La planète brûle et rien ne se passe, quand tout nous indique qu’il est plus que temps d’agir.

Caractère diffus des changements climatiques qui rend le problème intraitable ? Il n’est plus l’heure pour les excuses. Si les conséquences bien réelles du réchauffement du globe ne suffisent pas à ouvrir de fenêtre d’opportunité, alors à nous de le faire. À nous de rompre cette routine insensée.

Non, le bénéfice de la jeunesse ne justifie pas mon engagement. Il est grand temps que ce sentiment d’urgence nous envahisse tous, quels que soient notre âge, notre genre, notre orientation politique. Il n’est pas question ici de politique partisane, mais de condition d’existence.

Chaque jour qui passe, j’ai un peu plus peur qu’il ne soit déjà trop tard. 

Mais comme l’écrivait Oscar Wilde, « l’ambition est le dernier refuge de l’échec ». Une grande ambition pour de grands changements : voilà un beau remède au confort et à l’indifférence, qui n’ont plus de raison d’être dans un monde au climat déréglé, où la perte de sens règne en triomphe.

Envisageons ce défi comme une chance : nous nous tenons sur une page blanche, où chacun d’entre nous est un crayon dont le mouvement définit ce à quoi demain ressemblera. De la beauté peut, je le crois encore, en jaillir.

* Voir les travaux de Charles Lindblom sur l’incrémentalisme.