Pourquoi montrons-nous nos dents sur les photos ?

Etienne Guertin-Tardif Etienne Guertin-Tardif
Professeur de sociologie au collégial

Avec les vacances d’été qui s’amorcent, nombreuses seront les occasions où nous sourirons, au moins le temps d’une photo. Mais d’où nous vient cette habitude d’incliner les lèvres devant l’objectif ? Gros plan sur une énigme qui, ces dernières années, a fait couler beaucoup d’encre.

Sourire sur les photographies n’a pas toujours été la norme. Qui n’a jamais remarqué, sur les portraits d’époque, l’apparence froide et figée de nos ancêtres ? Un simple coup d’œil aux célèbres photographies de William Notman, réalisées au XIXe siècle dans son studio de Montréal, suffit pour nous en convaincre.

Pour expliquer cet étrange phénomène, les experts ont avancé plusieurs pistes.

La plus commune concerne le temps de pose des anciens appareils qui, pouvant atteindre jusqu’à 20 secondes, gênait les gens dans leur tentative d’exposer un sourire. Une autre piste souligne, quant à elle, le rôle de la médecine dentaire. En améliorant l’apparence des dents, elle aurait, dit-on, permis aux gens de les afficher avec un peu plus d’éclat.

Bien que séduisantes, ces pistes sont aujourd’hui battues en brèche. D’un côté, nous avons retrouvé d’anciennes photos où les gens, captés sur le vif, souriaient. La technique n’était donc pas un obstacle de taille… De l’autre, nous savons maintenant, grâce notamment aux travaux de l’historien André Gunthert, que les portraits photographiques réalisés en atelier étaient assidûment retouchés par les professionnels qui pouvaient, en un tour de main, rehausser l’apparence des dentitions.

La clé de l’énigme, sans doute, se trouve ailleurs…

Les règles sociales de la mise en scène

Bien que le sourire traverse l’histoire humaine, le sens qu’on lui accorde n’a pas toujours été le même. Jusqu’à l’aube du XXe siècle, les classes aisées le perçoivent comme une expression infantilisante qui ne doit s’exprimer qu’en privé. C’est la raison pour laquelle il est continuellement associé, dans les représentations artistiques de l’époque, aux fous, aux indigents et, comme l’écrivait le romancier Charles Dickens, « aux dames et aux messieurs qui ne se soucient guère de paraître intelligents ».

Pourquoi ? Simplement parce qu’il déroge à une règle de mise en scène qui, jusqu’à la fin du XIXe siècle, fait force de loi en société : afficher la maîtrise de ses émotions.

Cela ne veut pas dire que les gens ne sourient pas, mais plutôt que ce type d’expression ne se révèle pleinement qu’en privé, à l’abri des regards.

Les occasions de se faire photographier étant assez rares, qui oserait gâcher son portrait en exhibant un vulgaire sourire ?

Dans les premières décennies du XXe siècle, la photographie se démocratise. Elle gagne rapidement les classes moyennes, qui en transforment l’usage. Grâce à des appareils moins lourds et plus compacts, les scènes du quotidien se dévoilent de plus en plus dans le regard du photographe amateur qui, contrairement au professionnel travaillant en atelier, entretient une relation familière — voire intime — avec ses sujets.

Autrefois absentes des pellicules, les émotions se répandent et remplacent progressivement les mines sérieuses de la photographie « conventionnelle ». En 1930, déjà, ces dernières sont perçues comme figées et factices au profit du sourire qui, désormais, symbolise la sincérité et l’authenticité de la figure humaine.

Pourtant, loin d’être « authentique » par nature, le réflexe de sourire devant l’objectif — et de dire « cheese » pour s’en assurer — ne représente qu’une nouvelle manière de se présenter, de se mettre en scène aux yeux des autres.

Et si les gens nous paraissent rigides et austères sur les photos anciennes, n’oublions pas que nous aurions l’air, à leurs yeux, de parfaits idiots…