Ce fut un cas rare dans le monde de la rénovation domiciliaire : alors que la plupart des gens percent les murs pour agrandir les fenêtres, Arnold Steinberg, lui, avait fait l’inverse. Il avait fait boucher deux fenêtres de son salon... pour avoir plus de murs où accrocher ses toiles.

Lysiane Gagnon Lysiane Gagnon
La Presse

Il aurait pu déménager, il en avait largement les moyens. Mais Arnold et Blema Steinberg préféraient rester avenue Glencairn, dans la maison où ils avaient élevé leurs trois enfants.

Une solide maison de pierre, cossue, mais pas terriblement luxueuse, plus proche de Snowdon que des quartiers de multimillionnaires. Un intérieur confortable et bourgeois, sans plus, avec des photos de famille entassées sur les tables du salon.

Ce qui en faisait l’extraordinaire beauté, c’étaient les toiles qui tapissaient les murs, et les sculptures – un buste de Giacometti, un « guerrier couché » de Henry Moore…

Au salon, une gracieuse figure féminine de Picasso, un tableau lumineux de Helen Frankenthaler, un dynamique Swing d’Adolph Gottlieb, un troublant Pacific Gift de Jim Dine (donné au Musée des beaux-arts de Montréal en 2010)... Au-dessus de la console de la salle à manger, trois éblouissants Untitled de Sam Johnson. Il y avait un petit Braque dans le « powder room » du rez-de-chaussée.

Et puis, ici et là, un « nu assis » de Popova, une aquarelle de Pissarro, des Molinari et des Riopelle, des Matisse, des Lichtenstein, un Hockney, des Léger, un Kandinsky, des Motherwell, des Goodwin… et deux Rothko dont on sait aujourd’hui qu’ils valent au total 18 millions US sur le marché actuel.

Arnold parlait souvent de ses dernières acquisitions –, mais jamais de leur prix, encore moins du profit qu’elles engendreraient.

Comme tous les collectionneurs qui sont aussi des amateurs d’art, il vivait « avec » sa collection, en proximité charnelle avec elle. Ces beaux objets étaient son décor quotidien et il en tirait un plaisir inouï.

S’il prenait conseil d’experts, il était devenu avec le temps un fin connaisseur, faisant la tournée des galeries partout où il allait. Il n’achetait que ce qu’il aimait, ce qui l’intéressait ou ce qui piquait sa curiosité.

Les Steinberg allaient souvent à New York pour voir leurs cinq petits-enfants et leurs deux filles, Donna et Margot, qui s’y étaient établies après avoir épousé des Américains. Dans les années 90, ils y achetèrent un appartement, en face de Central Park. Encore des murs tout blancs à remplir de chefs-d’œuvre…

Blema et Arnold avaient travaillé pratiquement tous les jours de leur vie. Neveu de Sam Steinberg, Arnold Steinberg était le directeur financier de la fameuse chaîne de supermarchés. Homme cultivé et progressiste, l’esprit toujours en éveil, il appréciait la compagnie d’intellectuels et de chercheurs. D’ailleurs, il en avait épousé une !

Professeur de science politique à McGill et psychanalyste, Blema Steinberg a publié cinq livres sur les processus de prises de décision, dont une fascinante étude comparative des styles de leadership de Golda Meir, Indira Gandhi et Margaret Thatcher.

Dès sa retraite du monde des affaires, Arnold consacra une bonne partie de son temps à ses nombreuses causes philanthropiques, qui gravitaient souvent autour de l’éducation et des sciences de la santé. D’abord membre des conseils d’administration des hôpitaux universitaires de McGill, il s’associa de près, comme mécène, aux recherches de pointe de sa faculté de médecine.

Son plus grand bonheur professionnel fut d’être nommé chancelier de l’université, une tâche à laquelle il s’attaqua avec zèle et enthousiasme. Pas question, pour lui, de se contenter d’un rôle honorifique.

Un incroyable enchaînement de tragédies

Les Steinberg avaient commencé à s’intéresser à l’art moderne et contemporain en 1957 (c’est Blema qui acheta le bronze de Giacometti). Avec les années, cela devint la grande passion d’Arnold. En 2013, la collection Steinberg était considérée par le magazine ARTnews comme l’une des 200 collections d’art les plus importantes au monde.

Le grand public aurait pu un jour l’admirer dans son intégralité au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), n’eût été un incroyable enchaînement de tragédies.

Le 11 décembre 2015, Arnold partageait un petit-déjeuner d’affaires dans un hôtel du centre-ville lorsqu’il s’effondra irrémédiablement – un événement totalement imprévisible chez cet homme en forme, qui s’entraînait régulièrement et se souciait de sa santé.

Blema mourut 13 mois plus tard, un an avant leur 60e anniversaire de mariage. Mais pas avant d’avoir effectué le travail inachevé de son mari et d’avoir mis la dernière main à l’édition d’un beau volume illustré et minutieusement documenté sur leur collection.

Leur fils Adam, lui, vivait toujours à Montréal. Philanthrope comme ses parents, il s’activait à aider des organismes communautaires. C’est lui qui était chargé de disposer de la collection. Il avait entamé des pourparlers avec Nathalie Bondil, la directrice du MBAM.

« Nous discutions, a dit cette dernière à mon collègue Jean Siag, du don de certaines œuvres et d’une exposition commémorative de la collection familiale. »

L’exposition devait avoir lieu en 2019 ou en 2020, et le musée était d’autant plus sûr d’hériter de quelques œuvres que les Steinberg lui avaient souvent prêté des tableaux (dont le Picasso). D’ailleurs, depuis la mort de Blema, toute la partie montréalaise de la collection y était entreposée.

Or, le 19 avril 2018, Adam mourut à son tour, à l’âge de 51 ans. Subitement, lui aussi.

Ses deux sœurs, débordées par cette triple tragédie qui venait de décimer leur famille en moins de trois ans, décidèrent de vendre les œuvres canadiennes (dont les Riopelle) chez Heffel à Toronto, et le reste de la collection chez Sotheby’s à New York. Cette dernière vente a rapporté plus de 45 millions US. Une partie des profits ira au Centre de simulation et d’apprentissage interactif de la faculté de médecine de McGill, une œuvre chérie de leur père.

Cette collection, qu’Arnold et Blema avaient montée avec tant d’amour et de soin, est désormais dispersée aux quatre vents...