Chaque mois au Canada, de nouveaux rapports démontrent la présence sur l’internet de fausses nouvelles destinées à influencer les Canadiens. Chaque mois au Canada, une nouvelle cyberattaque ou intrusion en provenance de l’étranger touche un organisme non gouvernemental, une entreprise ou encore un service public.

Frédérick Gagnon, Alexis Rapin, Benoît Gagnon et Louis Vachon *

Pas toujours médiatisées, vite oubliées, souvent étudiées en vases clos, ces actions témoignent d’une nouvelle réalité sécuritaire mêlant actions criminelles et stratégiques, acteurs privés et étatiques, dans laquelle aussi bien la société que le gouvernement d’un pays est visé par les actes malveillants de puissances étrangères ou d’acteurs non étatiques de toutes sortes.

Force est ainsi de le constater : les conflits « du futur » sont déjà là, et le Canada n’en est pas épargné. Quelques cas marquants des dernières années le démontrent : hacking du Centre national de recherches du Canada en 2014, campagne de désinformation sur les soldats canadiens stationnés en Lettonie en 2017, détournement récurrent du trafic internet canadien vers la Chine par China Telecom, cyberintrusion sur les systèmes de trains de banlieue de Toronto en 2018, et plus récemment, bras de fer diplomatico-commercial avec Huawei et Pékin.

Exploiter les vulnérabilités

Nouveau fer de lance des rivalités internationales, ces stratégies et conflits « multidimensionnels » visent à influencer l’opinion publique d’un pays, porter atteinte à ses organisations ou entreprises-clés, éroder sa cohésion sociale, ou encore perturber ses systèmes et infrastructures critiques. Nécessitant relativement peu de moyens et étant souvent difficiles à détecter, ils cherchent à exploiter des vulnérabilités propres à la société visée : fractures sociales et politiques, dépendances économiques ou technologiques, perméabilité des réseaux électroniques et du débat public, ou déficit de légitimité des élites et des institutions.

Les talons d’Achille du Canada sont ainsi nombreux. Rien qu’en matière de désinformation, de multiples enjeux de société sensibles, comme la tuerie de la mosquée de Québec, le projet de pipeline Keystone XL ou la politique migratoire du gouvernement Trudeau, ont récemment été exploités par des « trolls » étrangers profitant des médias sociaux pour alimenter les discordes au Canada.

À quelques mois d’élections fédérales qui s’annoncent disputées, la question n’est plus tant de savoir si des tentatives d’influence étrangère auront lieu, mais plutôt quelles formes celles-ci prendront.

Les citoyens canadiens sont désormais exposés à de fausses nouvelles politiquement orientées de manière quasi permanente sur le web (et une fois ces informations diffusées sur l’internet, il est presque impossible de les faire disparaître totalement).

Parce que ce sont les caractéristiques mêmes de la société canadienne qui inspirent ces stratégies, il importe donc que l’on comprenne mieux leur nature profonde. Et parce que bon nombre de ces stratégies se nourrissent de la polarisation et de la méfiance qui traversent l’opinion publique, il importe de créer des espaces d’échanges et de dialogue où les Canadiens pourront mieux s’informer, réfléchir et délibérer sur ces phénomènes.

L’ingérence électorale de 2016 aux États-Unis, et les débats aussi politisés qu’acrimonieux qu’elle continue de nourrir de l’autre côté de la frontière, livrent aujourd’hui un aperçu du double péril que représentent aussi bien la paranoïa généralisée à propos des « conflits multidimensionnels » que le déni systématique de leur existence. Le Canada, pour sa part, peut encore espérer prendre un autre chemin, en réfléchissant de manière innovante, décloisonnée et transparente à des solutions pour préserver l’intégrité de son écosystème politique et social.

* Les auteurs sont respectivement titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand, chercheurs à l’Observatoire sur les conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand, et président et chef de la direction de la Banque Nationale du Canada

La Banque Nationale vient d’appuyer la création de l’Observatoire sur les conflits multidimensionnels.