La récente démission de Luc Ferrandez a donné lieu à un grand cercle de discussion médiatique sur la place du sacro-saint compromis, présenté par plusieurs comme un élément essentiel à l’équilibre de nos sociétés modernes. Les analystes de la scène publique ont réaffirmé que la politique était l’art du compromis et que là n’était pas la plus grande force de l’ex-maire du Plateau. Toutefois, peu de gens ont parlé des dommages collatéraux de l’approche du compromis coûte que coûte.

Alain Branchaud et Andrée Gendron
Respectivement biologiste et directeur général à la SNAP Québec, et biologiste

En ce 22 mai, Journée internationale de la diversité biologique, nous vous proposons donc d’examiner les conséquences négatives de la politique du compromis avec en toile de fond le rapport dévastateur sur le déclin de la biodiversité publié récemment par la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écologiques (IPBES), un comité sous l’égide de l’ONU.

Selon le rapport de l’IPBES, 75 % des milieux terrestres et 66 % des milieux marins sont maintenant sévèrement altérés par les activités humaines. C’est à force de détruire systématiquement une portion de ce qui reste des milieux naturels à chaque génération, au nom d’une approche équilibrée et du compromis, que l’on en arrive à de telles statistiques effarantes. Si le compromis était une substance radioactive, sa fiche technique indiquerait sans doute que ses effets sont cumulatifs et persistants avec une demi-vie de plusieurs siècles.

Les processus décisionnels en place prennent peu en considération ces pertes cumulées des milieux naturels. 

Sous l’effet d’un glissement de références, le compromis finit toujours par s’exercer uniquement sur la portion encore vierge du territoire, la portion qui reste à développer.

Dans ces conditions, faire un compromis implique par défaut de concéder face au développement, face à la croissance économique. Alors qu’un compromis entraînera une perte réelle à un milieu naturel existant, le projet économique ne sera modifié que sur papier, avant qu’il ne prenne réellement forme.

Autre propriété sournoise du compromis, il est un véritable catalyseur. Il crée ses propres précédents et provoque un véritable effet d’entraînement, de sorte qu’une seule demande d’autorisation acceptée sur la base d’un compromis pourra servir de prétexte ou faire jurisprudence pour mille et une demandes à venir. Les compromis ont ainsi été délivrés un à un sous la forme de certificats d’autorisation sans interruption pendant des décennies avec pour résultat que 87 % des milieux humides connus ont disparu, ce qui a entraîné un déclin important des espèces qui dépendent de ces habitats (IPBES 2019).

Dose toxique

Comme toute substance, le compromis peut devenir toxique si la dose n’est pas appropriée. Le compromis est sur toutes les lèvres et il contamine les esprits de tout un chacun au point de faire perdre de vue les objectifs quand il s’agit de protection de l’environnement. Clairement, le compromis n’a pas sa place dans tous les processus ou dans toutes les décisions. On ne fait pas de compromis sur les évacuations lorsqu’une digue menace de céder ou en matière de crimes graves contre la personne.

Que ce soient les statistiques effarantes du rapport de l’IPBES, le grand cri du cœur de Luc Ferrandez ou le discours sans compromis de Greta Thunberg, le message lancé demeure le même, des changements profonds à notre modèle économique doivent impérativement être mis en place et très rapidement. La maison est en feu et aucun compromis ne réussira à défier les lois de la physique. À défaut d’agir, la Nature finira par reprendre ses droits et elle, elle le fera sans compromis.