Il y a un entêtement à considérer le débat sur la Société des alcools du Québec (SAQ) uniquement à l’aune de la privatisation. Personne ne propose cette option, ni la CAQ dans ses propositions électorales, ni le précédent gouvernement libéral, ni même l’Institut économique de Montréal !

Frédéric Laurin Frédéric Laurin
Professeur d’économie à l’Université du Québec à Trois-Rivières

La SAQ, avec son réseau de 400 succursales, joue un rôle important afin d’approvisionner l’ensemble du territoire d’un large choix de produits. Elle dispose d’un savoir-faire reconnu en distribution et c’est une société d’État rentable. Alors, on ne la privatise pas.

Ma proposition est beaucoup plus simple. Laissons la SAQ telle quelle, mais permettons l’ouverture de petites boutiques indépendantes qui viendraient compléter le marché. Ces « cavistes » offriraient une approche clientèle plus personnalisée et plus dynamique, et une gamme de produits plus particuliers.

SAQ et cavistes, c’est la même distinction qu’entre un Provigo et une boutique du terroir, chacun apportant une utilité complémentaire.

Je propose donc un projet-pilote avec l’ouverture d’un petit nombre de cavistes indépendants. Ils seraient sélectionnés sur la base de la valeur ajoutée que leur concept de boutique apporterait aux consommateurs. Ce projet serait similaire à celui des camions de cuisine de rue à Montréal.

On peut penser à une boutique spécialisée en whiskys (offre réduite à la SAQ), en bières internationales, en mixologie, en vins bios ou en vins et spiritueux québécois. Imaginons un lieu ouvert avec bouffe et vin (dégustation et achat), offrant des conférences, des cours… On peut rêver !

Ce projet-pilote aurait un impact très limité sur le chiffre d’affaires de la SAQ. Le gouvernement pourrait calibrer la taxation sur les produits vendus chez les cavistes afin de compenser le manque à gagner. Mais ce projet permettrait d’en analyser l’impact à petite échelle.

Cette petite concurrence inciterait la SAQ à entreprendre des gains d’efficience. Le consommateur aurait accès à un choix de produits beaucoup plus large, pour accompagner l’engouement croissant des Québécois pour la bonne bouffe. Et tant l’amateur que le néophyte reconnaîtraient le plaisir d’un service plus distinctif et original donné par des passionnés du vin.

Pourquoi changer le modèle ?

Dans mon livre Où sont les vins ?, j’apportais au débat sur la SAQ la notion de plaisir du vin et de la découverte, sans a priori idéologique à gauche ou à droite. Il y a une telle diversité de produits dans le monde, entre les quelque 1500 bières belges, les whiskys, les vins de Crête et de Géorgie, les vermouths artisanaux, les eaux-de-vie à la mirabelle, et j’en passe. Or, malgré les apparences, cette diversité n’est pas pleinement présente au Québec.

La SAQ, puisqu’elle est un monopole, décide des choix de consommation de l’ensemble des Québécois.

Il y a des milliers de produits auxquels les consommateurs n’ont pas accès au Québec, tout simplement parce que la SAQ limite le choix de références disponibles pour des motifs de gestion des stocks. De plus, la SAQ déploie des techniques commerciales dignes des grands distributeurs, qui favorisent les grandes multinationales du vin, aux dépens de petits producteurs.

C’est pour ces raisons que la SAQ s’est montrée réticente à offrir toute la gamme de vins québécois, ce qui est proprement scandaleux. Enfin, la disponibilité géographique des produits, dans une région donnée, est nettement plus restrictive dans les faits que l’offre totale de la SAQ **. Mais alors, du moment où l’on accepte de payer les taxes, pour quel motif ne serait-il pas aisé d’avoir accès à toute la diversité du monde ?

Le vin n’est pas un produit générique. Derrière chaque bouteille se cachent une histoire, un terroir, un savoir-faire et des artisans vignerons qui, ensemble, expliquent son goût, ses particularités et sa qualité. Et c’est souvent chez les petits producteurs, plus authentiques et souvent moins chers, que l’on trouve les produits les plus intéressants.

Ce sera exactement le rôle des petits cavistes, de nous faire partager ces histoires, nous transmettre les mots du vin, nous raconter leurs histoires de voyage à la recherche de vignobles originaux, et nous amener dans la découverte.

Le Québec amoureux de la gastronomie et du terroir, seul endroit au monde où les sommeliers sont des vedettes, le mérite enfin !

* Également auteur d’Où sont les vins ? Le problème de la distribution des vins et des alcools au Québec

Consultez le document Monopole inc. – Pour une ouverture du commerce des vins et spiritueux