Cette lettre s’adresse au premier ministre du Québec, François Legault.

Myriam Sabourin Myriam Sabourin
Sinistrée de Sainte-Marthe-sur-le-Lac

M. Legault, ma famille et moi faisons partie des 6000 sinistrés de Sainte-Marthe-sur-le-Lac. Le 27 avril dernier, alors que nous vaquions tous à nos occupations après le souper, des sirènes ont sonné, puis l’eau est montée, si vite, plus que nous n’aurions jamais pu l’imaginer.

Nous avons tenté de réagir, de protéger la maison et nos biens, de prendre quelques effets, mais surtout, de demeurer le plus calmes possible devant nos enfants qui assistaient à cette scène avec inquiétude. Je vous l’avoue, il était bien difficile de conserver notre sang-froid dans une telle situation qui prenait une ampleur qui nous stupéfiait de minute en minute.

Puis, rapidement, l’évidence s’est imposée : il fallait quitter la maison sans attendre pour des raisons de sécurité. Je n’oublierai jamais la fuite, dans ma petite voiture, les quatre enfants à bord, la cage du hamster sur les genoux de la plus vieille, et le son des sirènes mêlé aux pleurs de la plus petite. Mon conjoint est resté quelque temps de plus sur place afin de sauver encore quelques biens et il a fui cette eau si puissante lui aussi.

Tout le monde détalait, courait dans les rues, partait à toute vitesse en voiture. C’était la panique généralisée.

Nous avons suivi le reste de l’histoire à la télévision. Nous n’arrivions pas à croire les images qu’on nous diffusait d’un quartier complet inondé, tout un tiers de notre ville ! J’ai même parfois encore du mal à le réaliser. Et, après ce choc, le cœur brisé, il a fallu séparer notre famille pour l’héberger chez différents proches pour la nuit et les jours suivants.

Nous avons vécu la suite dans cet état de stress et de dépassement, à la recherche et en manque de tout : dentifrice, savon, vêtements de rechange, nourriture, etc. Nous avons aussi pu nous rendre à notre résidence en chaloupe afin d’y récupérer quelques effets essentiels. Circuler sur l’eau dans notre propre rue et constater l’ampleur des dommages dans l’ensemble de notre voisinage était à la fois atroce et surréel ! Par chance, nous avons été merveilleusement bien entourés et bien soutenus en cette période si difficile.

Vous vous en doutez certainement, l’inquiétude nous hante depuis le sinistre, tout comme elle hante aussi tous les sinistrés que nous avons rencontrés sur le terrain. Cette inquiétude, c’est celle pour notre avenir, du poids de nos énormes pertes, de nos rêves brisés, et surtout, c’est la peur d’avoir un jour à revivre cet horrible cauchemar.

PHOTO FOURNIE PAR L’AUTEURE

Le quartier inondé de Sainte-Marthe-sur-le-Lac

D’abord, la peur de retourner dans nos domiciles est partagée par plusieurs. Une peur légitime, puisque nous avons goûté à l’impuissance devant la force de la nature. Et aussi parce que nous savons que la digue qui devait nous protéger doit être élevée et solidifiée sur toute sa longueur pour assurer sa fiabilité. 

Vous avez annoncé que cette digue sera entièrement reconstruite, mais ces travaux ne se réaliseront pas d’ici la prochaine crue des eaux au printemps 2020. De plus, ce que nous venons de vivre nous prouve que rien n’est infaillible. Par conséquent, ne serait-il pas sage, en plus de la reconstruction de la digue, de déterminer un périmètre de sécurité autour de celle-ci ? Une zone verte dans laquelle il ne serait plus possible d’habiter, par mesure de sécurité. Bien sûr, pour ce faire, il faudrait aider les citoyens de ces secteurs à se relocaliser.

« Non inondable »

Le problème est que, comme pour la majorité de mes voisins de quartier, notre maison se situait dans un secteur zoné « non inondable » par la Ville de Sainte-Marthe-sur-le-Lac. Un zonage qui a été rendu possible, justement, grâce à la construction de la digue dans les années 70. Un zonage également autorisé par le gouvernement du Québec, je tiens à le préciser. Mais voilà que, malgré ce zonage, nous sommes aujourd’hui 6000 sinistrés à perdre tous les investissements que nous avons pu consacrer jusqu’à présent à notre maison. Croyez-moi, si notre maison avait été située en zone inondable, il est certain que nous ne l’aurions jamais achetée. C’est donc dire la responsabilité que la Ville et le gouvernement détiennent dans cette affaire. Sans compter que l’entretien de la digue relevait de la municipalité.

D’ailleurs, j’insiste pour clarifier un point très important : ce qui a été vécu à Sainte-Marthe-sur-le-Lac n’est pas une inondation « naturelle ».

Il ne s’agit pas d’un simple cours d’eau qui est sorti de son lit à la fonte des neiges. C’est plutôt la conséquence du bris majeur d’une digue, une infrastructure municipale qui se devait d’assurer notre sécurité et dont les taxes des citoyens auraient dû permettre d’assurer la fiabilité.

Vous comprendrez donc que nous sommes envahis d’un sentiment de profonde injustice puisque, pour le moment, l’entière responsabilité est portée par les sinistrés alors que personne d’autre ne semble vouloir en assumer une partie, et ce, malgré leur implication dans le fil conducteur qui a mené au drame que nous vivons présentement. Une responsabilité qui sera lourde de conséquences pour chaque sinistré.

PHOTO FOURNIE PAR L’AUTEURE

La maison de la famille Sabourin, après quelques travaux au sous-sol

Un soutien inadapté

Votre gouvernement offre un programme général de soutien financier aux sinistrés. Malheureusement, celui-ci n’est pas adapté à l’ampleur de la situation vécue à Sainte-Marthe-sur-le-Lac. Entre autres, il impose d’avoir atteint un minimum de 100 000 $ de dommages pour bénéficier d’une aide pour quitter sa maison. Malgré la grandeur des dégâts, plusieurs demeures n’atteignent pas cette somme de travaux à faire. De plus, le programme ne tient pas compte de la valeur de nos maisons et offre un montant maximal de 250 000 $ à titre d’aide au départ. 

Pour plusieurs, cela équivaudrait non seulement à laisser tout derrière eux, mais également de partir avec une dette résiduelle importante. En clair, cela signifie de ne plus avoir de maison, mais encore un fardeau hypothécaire significatif à porter. Ne plus rien avoir, sauf des dettes. Dans ces circonstances, plusieurs se trouveront contraints d'opter pour un seul choix viable et seront en quelque sorte confinés à rester près du lac des Deux Montagnes. Ils n’auront d’autre avenue que de rebâtir ce qu’il reste de leur maison tout en croisant désespérément les doigts pour que les prochaines crues leur soient plus clémentes.

L’angoisse m’envahit à l’idée que nous soyons forcés de réparer notre maison. Que malgré notre grande fatigue due au stress des derniers jours, nous devions y investir temps, énergie et argent. Tout ça, en courant le risque de revivre une autre inondation au cours des années à venir. L’épreuve que nous surmontons actuellement demande de la résilience, mais la pousser jusque-là me semble illogique et bien au-dessus de mes forces.

En tenant compte des impacts perceptibles des changements climatiques, le risque que nous devenions des sinistrés à répétition est réel. C’est pourquoi, je vous le demande, donnez-nous les moyens d’éviter que ce cauchemar se reproduise ne serait-ce qu’une seule fois. Et, s’il vous plaît, veillez à ce que les sinistrés ne soient pas les seuls à porter les conséquences de ce qui s’est produit.