Jeudi, le président Emmanuel Macron avait une lourde tâche. Face à la grogne des Français, dont le mouvement des gilets jaunes est l’expression la plus visible, il devait avancer des pistes de solutions concrètes. Il devait aussi afficher une réelle empathie pour ceux et celles qui souffrent dans une France où les inégalités se creusent.

Jocelyn Coulon Jocelyn Coulon
Chercheur au CÉRIUM de l’Université de Montréal, l’auteur a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017

A-t-il été convaincant ? La faible mobilisation des gilets jaunes hier ne doit pas faire illusion. C’est seulement le 1er mai, fête du Travail, qu’il sera possible d’évaluer la réaction d’une partie de la population à l’exercice présidentiel.

Macron est un maître du verbe. Il est aussi en pleine possession de ses dossiers. Au cours de sa conférence de presse, il a offert une performance comme peu de chefs politiques en Occident sont en mesure d’en offrir. Il a décrit pour tous les secteurs qui préoccupent les Français – justice sociale et fiscale, pouvoir d’achat, immigration, éducation, réforme de l’État, décentralisation – les mesures que son gouvernement entend prendre pour relancer le pays et reconstruire, comme il l’a dit, « l’art d’être Français ».

D’une certaine façon, Macron a repris son bâton de candidat et rejoue, en plus solennel, la campagne de 2017. À cette époque, ce parfait inconnu avait électrifié le pays et bousculé le monde politique français tant par son style que par ses propositions. À chaque assemblée, le candidat était accueilli comme un sauveur et il utilisait à fond une gestuelle christique pour marquer sa différence et attirer les projecteurs. Et ça a marché au point que le lendemain de son élection, il a cru bon de dire à tous qu’il serait un président au-dessus de la mêlée, un Jupiter, en quelque sorte, maître absolu et montrant la voie.

Mais n’est pas le général de Gaulle qui veut. Et cette époque est révolue. Les Français veulent être gouvernés, certes, mais sans pour autant être écartés des décisions. Je viens de passer neuf semaines en France, où j’ai assisté, par le truchement de la télévision, à quelques rencontres dans le cadre du grand débat national lancé par Macron pour répondre aux revendications des gilets jaunes. Les discussions n’étaient pas toujours édifiantes, on parlait souvent de tout et de n’importe quoi, mais une chose s’est rapidement dégagée de cet immense défouloir : la soif d’être écouté et entendu.

À l’évidence, notre Jupiter français est retombé sur le plancher des vaches. Il a compris dans quelle situation était la France et la détresse d’une partie de la population. 

Un pays moderne et riche comme la France ne peut plus être dirigé par une technocratie parisienne, aussi brillante soit-elle. Il a besoin de tous ses citoyens, de toutes ses régions, de tous ses talents pour faire face aux questions intérieures et aux défis extérieurs.

Sans rien renier des orientations adoptées depuis deux ans, le président a ouvert la porte à une augmentation des retraites et à une baisse des impôts. Il a aussi promis une gouvernance moins centralisatrice, plus proche des citoyens grâce à l’usage simplifié du référendum, la revalorisation du travail des élus locaux, le retour de l’État dans certaines régions abandonnées et la mise en place de maisons de services au public sur le modèle, « si inspirant », a-t-il dit, de ce qui se fait au Canada (Service Canada), seul pays cité en exemple dans son discours.

La parole présidentielle va-t-elle trouver un écho chez les Français et permettre au président de poursuivre dans la direction qu’il s’est donnée ? Un sondage récent indiquait qu’à peine 17 % des répondants appréciaient à la fois sa personnalité et son action, ce qui est inférieur à son score au premier tour de l’élection présidentielle, en avril 2017. Donald Trump fait mieux.

La pente sera difficile à remonter. En même temps, le président peut compter sur une société qui, selon une enquête du quotidien Le Monde publiée la semaine dernière, garde toute sa cohésion, contrairement à ce que les prophètes de malheur décrivent constamment. Oui, il y a des tensions, mais la société est loin de se désintégrer et les valeurs démocratiques ne s’effritent pas. L’altruisme résiste à la crise, la solidarité reprend des couleurs, et la montée des valeurs d’individualisation est le signe d’un profond attachement aux libertés et à la participation citoyenne. Il y a donc ici un grand réservoir de bonne volonté où le président peut puiser.

Un premier scrutin, les élections européennes du 26 mai prochain, aura valeur de test pour Macron et son parti, La République en marche. Après, il restera au président trois ans pour reconquérir la confiance des Français à temps pour la présidentielle de 2022.