J’aurais bien aimé faire encore une chronique sur la laïcité qui fait couler beaucoup d’encre, mais je vais plutôt vous raconter un petit conte initiatique. D'aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours adoré, comme disait un grand-père qui n’est pas le mien, ces histoires d’hier racontées par les hommes d’aujourd’hui pour les générations de demain. Cette histoire s’intitule Le vieux, l’ado et l’âne. Un peu de poésie en ces temps de turbulence, ça ne peut que faire du bien.

Boucar Diouf Boucar Diouf
Humoriste, conteur, biologiste et animateur

Par son comportement, l’âne est une tête de mule reconnue pour sa génétique du trouble de l’opposition qui rappelle un ado rebelle. Mon grand-père disait que la reconnaissance d’un âne est un coup de pied dans les testicules de celui qui s’en occupe. Si je vous parle ici de bourricot, c’est pour mettre la table pour cette adaptation personnalisée de ce conte bien connu en Afrique de l’Ouest et du Nord. Notons ici qu’une variante de cette histoire a été rapportée dans les fables de La Fontaine sous le titre Le meunier, son fils et l’âne.

C’est l’histoire d’un jeune qui éprouvait un problème de personnalité. Il était très influençable. Un jour, son grand-père l’invita en voyage pour s’attaquer à son problème.

Sans se soucier de la destination, le jeune homme monta sur le dos de son âne et chemina à côté du vieillard. Le jeune sur l’âne et le vieillard à pied, voilà nos deux voyageurs qui, après quelques minutes de marche, traversèrent un premier village où un homme s’écria : « Regardez ce jeune homme plein d’énergie qui voyage avec un vieillard, et c’est lui qui est sur l’âne. Honteux ! »

Dérangé par le commentaire, le jeune homme céda la monture à son grand-père. Le vieillard maintenant sur l’âne et le jeune à pied, ils traversèrent un deuxième village où un homme qui les voyait passer s’écria : « Les adultes de nos jours ne sont pas très avenants. Regardez ce monsieur qui voyage avec un enfant, et c’est lui, l’adulte, qui est sur l’âne. Honteux ! »

Dérangés par le commentaire, ils décidèrent de monter tous les deux sur l’âne. Les voilà traversant un troisième village où un homme qui les voyait passer s’écria : « Les humains d’aujourd’hui sont sans cœur. Pas un, mais deux voyageurs sur le dos d’un pauvre âne, comme si l’animal ne respirait pas. Honteux ! » Dérangés par le commentaire, ils décidèrent de marcher tous les deux à côté du bourricot.

Les deux cheminant à côté de l’âne, ils traversèrent un quatrième village où un homme qui les voyait passer s’écria : « Ce ne sont certainement pas ces deux cons qui ont inventé le bouton à quatre trous. Ils voyagent tous les deux en marchant à côté d’un âne comme si l’animal n’était pas une monture. Pitoyable ! »

Dérangés par le commentaire, ils décidèrent de transporter l’âne sur leurs épaules. C’est ainsi qu’ils traversèrent un cinquième village où un homme qui les voyait passer s’écria : « Ça, c’est le comble de la stupidité ! Depuis quand les humains transportent-ils les ânes ? »

Dérangé par le commentaire, le jeune remonta sur l’âne et son grand-père marcha à côté de lui. Et on revint à la situation de départ. « Tu vois mon garçon, dit le vieillard, la morale de notre histoire est bien claire : celui qui cherche toujours le consentement des autres vivra par procuration. Qui toujours écoute tous les donneurs d’avis suivra aussi le vent à la trace. » C’est ça aussi, l’adolescence : on passe des années à chercher notre chemin sans réaliser qu’il faut des aînés pour nous aider à nous trouver !

Voyez-vous, cette histoire me rappelle un peu tous ces gens qui pensent qu’à force d’argumenter, les opposants au projet de loi sur la laïcité finiront par le trouver modéré et feront preuve d’un peu plus de compréhension. Ça n’arrivera jamais. Parce qu’on a ici deux positions absolument irréconciliables. À part le respect strict de la bible du multiculturalisme qui est la Charte canadienne, comme les deux voyageurs dans mon conte, le Québec ne peut mener aucun projet de laïcité, si cosmétique soit-il, sans s’attirer la foudre d’une certaine élite médiatique, politique, et intellectuelle multiculturaliste gardienne de la seule vertu acceptable.

Jusque-là, M. Legault semble décidé à se réapproprier le fameux slogan « Maîtres chez nous » de Jean Lesage. D’un pas résolu, il avance.

Pourtant, la route sera longue et initiatique pour ce que j’appelle l’option « fédéréaliste » de la CAQ.

En cause, le Canada est un pays où on célèbre la diversité jusque dans ses pratiques les plus discutables, mais pour ceux qui osent parler de peuples fondateurs, de bilinguisme, d’autonomisme ou de sociétés distinctes, la fermeture se fait rapidement sentir. J’ai même la forte impression qu’avant l’adoption de cette législation, M. Legault se souviendra très clairement pourquoi il a déjà été indépendantiste. Il apprendra aussi que son « Québec fort dans un Canada uni » est une combinaison plus facile à dire qu’à matérialiser politiquement. Dans ma vision « Québec fort » et « Canada uni » sont deux charges de même signe. Elles se repoussent selon la loi de Coulomb connue des jeunes qui s’initient à l’électrostatique.