Le gouvernement égyptien s'apprête à lever l'état d'urgence décrété en août dernier quelques semaines après le coup d'État contre le président Morsi. La junte militaire veut faire croire à l'opinion d'un retour à la normale après des mois d'agitation. Rien de plus faux. Sous l'effet d'annonce se cache l'imposition méthodique d'une nouvelle dictature.

Chaque jour, les libertés publiques, le droit de protestation et de rassemblement et le seul fait de s'exprimer sont limités en Égypte. Dimanche, un joueur de football l'a découvert à ses dépens. Après avoir marqué un but en finale retour de la Ligue de champions d'Afrique, le joueur a été suspendu du Mondial des clubs pour avoir exprimé sa solidarité avec le seul président démocratiquement élu de toute l'histoire du pays.

Dans les médias, tous à la botte du régime, les voix discordantes sont muselées. Ainsi, Abdel Moneim Abol Fotouh, un ancien candidat à la présidence qui avait obtenu 18% des suffrages et avait souhaité le départ de Morsi par les élections, est bâillonné. «Il fut un temps où l'on devait répondre à une vingtaine de demandes d'interviews par les télévisions. Aujourd'hui, elles ne nous approchent plus et, si elles le font, elles rappellent quelques heures plus tard pour annuler sous un prétexte quelconque», dit-il. Le ministre de l'Information y voit.

C'est qu'on ne badine pas avec la dictature militaire. L'homme fort du régime, le général Abdel Fattah Al-Sissi, élimine ses adversaires et verrouille la composition et le pouvoir des institutions du pays en préparation de sa candidature à l'élection présidentielle de l'été prochain. Le président Morsi a été illégalement destitué sous prétexte que «la rue» demandait son renvoi et est maintenant accusé d'incitation au meurtre.

Le général a sélectionné un obscur juge pour l'installer à la présidence et a remplacé tous les gouverneurs civils par des militaires ou par d'anciens du régime de Moubarak. Il s'est assuré qu'aucune procédure sérieuse ne serait engagée contre les auteurs - c'est-à-dire lui-même et les membres de son gouvernement - du massacre de quelque 1000 partisans du président Morsi en août dernier. Il a mis sur pied un comité de 50 personnes pour réécrire la constitution, rédigée sous les Frères musulmans et s'assurer que les Égyptiens marchent droit et votent cette fois-ci pour le «bon» candidat à l'élection présidentielle.

Le général est partout. Ses photos sont dans les boutiques et sur les murs. Il est la vedette des cérémonies officielles, éclipsant le président-potiche. Le culte de la personnalité est bien engagé. Dans ces conditions, l'espace réservé au développement d'une culture démocratique est étouffé, pour ne pas dire éliminé. C'est un prodigieux bond en arrière et un retour à l'avant-scène des pratiques autoritaires qui avaient cours jusqu'à la révolte de janvier 2011.

Tout cela se déroule sous l'oeil complice et bienveillant des Occidentaux. Ni Barack Obama, ni François Hollande et encore moins Stephen Harper n'élèvent le ton pour dénoncer les crimes de cette junte et l'étouffement des libertés. Et pourtant, la junte au pouvoir ne réglera aucun des problèmes qui affligent l'Égypte depuis soixante ans et dont les militaires portent l'entière responsabilité, puisque ce sont eux qui gouvernent depuis 1952.

Les Frères musulmans sont retournés dans la clandestinité, comme avant, la répression va s'accentuer, comme avant, le pays va s'appauvrir, comme avant, et la colère va monter, comme avant, jusqu'à la prochaine explosion. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.