En 1595, l'atlas du géographe hollandais Gérard Mercator révèle au public une fascinante carte de l'Arctique. Le document fait l'objet d'un beau livre publié récemment au Québec et signé, entre autres, par Louis-Edmond Hamelin, inventeur du concept de nordicité*. Cette édition paraît au moment où le Canada prend dans quelques jours la présidence du Conseil de l'Arctique et où le gouvernement du Québec annonce sa stratégie pour le développement du Nord.

À la fin du XVIe siècle, Mercator trace pour la première fois les contours d'une région fantasmée par les Européens depuis longtemps. On cherche alors au nord un chemin vers l'Asie et ses richesses réelles ou imaginaires. Aujourd'hui, l'Arctique n'est plus simplement une voie de navigation, mais un continent aux richesses énergétiques, minérales et halieutiques très convoitées.

Les États circumpolaires, d'autres pays et les grandes corporations multinationales placent chaque jour un peu plus leurs pions et préparent leurs prochaines avancées. La compétition est nouvelle entre tous ces acteurs.

Il y a 30 ans, la mer arctique est peu navigable et la rudesse de cet immense territoire ne suscite guère les rivalités entre l'Est et l'Ouest. Comme par un effet du hasard, la fin de la guerre froide correspond avec la fonte rapide de la banquise polaire et réveille les appétits.

Le Canada y voit une occasion, mais aussi une menace. Notre pays a beau être avec la Russie le plus grand «propriétaire» des lieux, il n'a pas les moyens de se faire respecter. Et les États-Unis sont les premiers à contester sa souveraineté sur le passage du Nord-Ouest, d'où l'initiative diplomatique de créer à Ottawa en 1996 le Conseil de l'Arctique afin que les États et communautés indigènes membres y discutent de questions touchant l'environnement, la situation des autochtones et le développement économique et social. Les questions militaires sont exclues.

Pour l'instant, le «grand jeu arctique», pour reprendre l'expression de Joël Plouffe, spécialiste associé à l'Observatoire sur l'Arctique à l'ÉNAP, se déroule pacifiquement. Pourtant, les intérêts sont énormes.

Sur le plan énergétique, environ 20% des hydrocarbures encore à découvrir sur la planète sont dans l'Arctique. Toutes les grandes sociétés, de Shell à Gazprom, se disputent ce marché. Les dépôts de minerais sont nombreux. Pour tirer le meilleur profit de ces richesses, la Russie a lancé un plan visant à investir 35 milliards d'euros d'ici 2020 dans ses infrastructures.

Sur le plan militaire, l'activité augmente. La flotte russe y a des ports d'attache. Des sous-marins de plusieurs pays patrouillent dans les eaux. En Alaska, les Américains installent de nouveaux intercepteurs pour leur défense antimissile. Le Canada va construire des navires de guerre et deux satellites Radarsat afin de surveiller son territoire.

Au crédit du gouvernement, il faut reconnaître que Stephen Harper prend l'Arctique au sérieux. Chaque année depuis son élection en 2006, il se rend plusieurs jours dans le Grand Nord afin de marquer la présence canadienne. Ottawa s'est doté d'une Stratégie pour le Nord couvrant tous les champs d'activité, de la promotion de la culture inuit au développement durable.

En prenant la présidence du Conseil de l'Arctique jusqu'en 2015, le Canada aura deux ans pour consolider et élargir les actions de ce forum où, écrivait récemment Joël Plouffle, «le dialogue transnational a amené les États, les acteurs sous-régionaux et les gens à travailler ensemble de façon continue en vue d'atteindre des objectifs communs». Il devra aussi renforcer la protection des peuples autochtones et l'environnement.

L'Arctique est la dernière frontière du monde en termes économique et militaire et le XXIe siècle sera son moment. C'est encore un havre de paix et de coopération. Il doit le rester.

*L'apparition du Nord selon Gérard Mercator

Louis-Edmond Hamelin, Stéfano Biondo et Joël Bouchard

Éditions Septentrion, 2013.