Dans la plupart des sociétés, il existe, sous une forme ou sous une autre, une majorité et des minorités. Ce rapport peut être de nature économique, sociale, politique, ethnoculturelle - ou tout cela à la fois. Mais dans tous les cas, c'est un rapport de pouvoir susceptible d'opérer aux dépens des minorités. Ces dernières se sentent donc toujours fragiles et leurs droits ne sont jamais assurés. La scène internationale ne cesse d'en donner des exemples. Qu'en est-il au Québec ?

Une réalité incontournable

Au cours des dernières années, divers intervenants ont soutenu que ce type de rapport n'existait pas au Québec, que notre société était essentiellement composée d'individus parfaitement autonomes - entendons : des personnes affranchies des grandes appartenances collectives liées à la nation, la religion, la région, la classe, etc. C'est là une vision qui reflète mal la réalité québécoise.

Comment nier l'existence d'une majorité ethnoculturelle au Québec ? Je parle ici de la majorité francophone d'ascendance canadienne-française.

Elle est soudée par une mémoire intense de son passé (la Conquête, le colonialisme britannique, les Rébellions de 1837-1838, la lutte contre l'assimilation, le règne autoritaire du clergé, la Révolution tranquille, la loi 101... Elle se manifeste aussi par une conscience vive de sa condition de minoritaire en Amérique (le sentiment de fragilité, l'inquiétude de la survie). C'est elle surtout qu'on a vue s'exprimer lors de la crise des accommodements en 2006-2008, puis lors du débat sur la charte des valeurs et maintenant sur le projet de loi 21. Enfin, la dernière élection provinciale en a produit une image des plus nettes : un gouvernement de droite qui a recruté presque tous ses appuis hors de Montréal, où sont concentrées les minorités.

Car l'existence de ces dernières est également incontestable. Implantées depuis longtemps, plus visibles et souvent victimes d'exclusion, elles se sont montrées plus actives que jamais depuis 12 ou 15 ans. Pensons à leur prise de parole à l'occasion de la commission Bouchard-Taylor, à leur action concertée contre le projet de charte des valeurs, à la levée de boucliers autour de l'appropriation culturelle et leur opposition présente au projet de loi 21.

Il importe de reconnaître cette réalité, car une société ainsi structurée appelle des politiques qui lui sont adaptées, tout particulièrement en matière de relations interculturelles. On doit se soucier également que l'imaginaire national s'accorde avec les faits.

Des minorités bientôt majoritaires

Cette réalité requiert d'autant plus d'attention qu'elle est actuellement en transformation. À l'échelle du Québec, il est assuré que le rapport majorité-minorités subsiste, comme le montrent les données démographiques - on peut estimer que les Québécois d'origine canadienne-française représentent environ 70 % de la population. Le changement capital en cours survient au sein de la région montréalaise où un nouveau rapport majorité-minorités émerge, mais inversé : ce sont en effet les anciennes « minorités » qui sont en train de devenir majoritaires.

Les données démographiques, encore une fois, en témoignent. Dans la grande région de Montréal, 40 % de la population est maintenant formée d'immigrants. Pour ce qui est de l'île elle-même, la population de langue maternelle autre que française y est déjà majoritaire depuis quelque temps.

Cette mutation est lourde de significations.

Le clivage familier Montréal-régions se double désormais d'une profonde coupure ethnoculturelle.

On ne pourra plus se représenter le Québec de la même façon et la vie politique elle-même va devoir s'ajuster. On peut même entrevoir le jour où un parti implanté quasi exclusivement dans la région de Montréal pourrait prendre le pouvoir.

Ce déséquilibre n'est pas sain, comme l'atteste l'échiquier politique actuel dominé par la partie la plus homogène de la population québécoise. Mais l'inverse ne serait guère plus souhaitable. Les partis sont ainsi invités à élaborer des programmes qui conjuguent les deux faces du clivage et reflètent l'ensemble de notre société.

Il est aussi pressant de réduire, à l'échelle du Québec, les tensions qui affectent la relation entre la majorité traditionnelle et les minorités. Cette relation s'est détériorée depuis 20 ans. D'abord parce que tous nos débats sur l'intégration et sur la laïcité ont terni l'image des minorités en les dépeignant comme perturbatrices et menaçantes. Le projet de charte des valeurs les a carrément assaillies comme le fait présentement le projet de loi 21. Parallèlement, les gouvernements ont peu fait pour les rassurer et faciliter leur intégration. En conséquence, on voit maintenant les minorités culturelles se coaliser pour se protéger et se dresser contre la majorité.

C'est le signe d'une bien piètre gouvernance. Et il ne peut en résulter rien de bon.