On entend régulièrement des personnes et des groupes très préoccupés par les changements climatiques s'opposer farouchement à la construction de nouveaux pipelines et demander aux institutions financières de « désinvestir » du secteur des hydrocarbures. Si la couverture médiatique de ces positions est importante, le temps passé à se demander si elles sont efficaces l'est beaucoup moins. Il se trouve cependant que retirer du financement et interdire les projets canadiens d'hydrocarbures n'aide en rien la cause climatique, et pourrait même lui nuire.

PIERRE-OLIVIER PINEAU

Pouvez-vous penser à une industrie qui a disparu parce qu'on s'est opposé à elle ? La cassette audio ? L'alcool sous la prohibition ? La prostitution n'a pas plus disparu à force d'être illégale. La lutte contre les drogues dures n'a jamais bénéficié du durcissement des lois. Les forces les plus progressistes de la société sont souvent les premières à reconnaitre cela, et à demander à travailler en cohérence sur les multiples facettes de ces enjeux : encadrement des industries et de leurs travailleurs, gestion de la demande en vue de la faire diminuer par la sensibilisation, la prévention, la taxation et l'offre de solutions plus saines.

Ironiquement, les positions s'inversent souvent pour la question des hydrocarbures. Bannir devient la norme dans beaucoup de cercles « de gauche », alors que la « droite » habituellement plus portée à interdire au nom d'impératifs moraux refuse de clouer au pilori les industries du pétrole et du gaz.

Il y a tout lieu de croire que pour les hydrocarbures, comme pour l'alcool, la prostitution et les drogues, on ne résoudra pas le problème en sévissant sur l'offre. Elle est si multiple, si internationale et ses produits sont tellement populaires qu'il est impossible de l'anéantir. On peut réussir à limiter l'offre à quelques endroits, mais espérer la voir se volatiliser relève de la même ignorance que celle qui fait croire qu'on peut contrôler l'immigration en construisant des murs.

Mais il y a pire : non seulement l'approche répressive n'est pas efficace, mais elle fait le bonheur de tout le reste de l'industrie des hydrocarbures. Cette partie de l'industrie qui n'est pas au Canada, et qui n'est pas soumise aux injonctions des opposants. Quand Greenpeace invite à dire non aux pipelines et somme Desjardins de désinvestir du secteur, croyez-vous que l'Arabie saoudite, la Russie, l'Irak ou l'Iran (les principaux pays producteurs de pétrole au monde, avec les États-Unis et le Canada) y voient une menace ? Ou plutôt une opportunité ? Ils se gardent évidemment bien de réagir, mais ils savent que tout ce qui peut réduire la production de pétrole ailleurs que chez eux - au Canada en l'occurrence - est de nature à leur ouvrir des parts de marché. Bien concrètement, si Énergie Est avait été construit, la raffinerie Irving au Nouveau-Brunswick aurait utilisé du pétrole canadien, et non plus en grande partie saoudien.

Paradoxalement, les opposants aux projets canadiens d'hydrocarbures deviennent les alliés des producteurs de pétrole hors Canada, qui se réjouissent de voir des projets ne pas s'y réaliser. À la marge, la disparition des initiatives canadiennes augmente un peu le prix du pétrole mondial, parce que des projets plus coûteux sont menés ailleurs... et encore une fois cela fait l'affaire des grands producteurs, qui ne demandent qu'à avoir des prix plus élevés - surtout depuis que le prix du pétrole a chuté, à l'automne 2014.

Ce prix plus élevé du pétrole n'est malheureusement pas de nature à faire fléchir la demande. Celle-ci est en effet très inélastique : peu importe le prix, les consommateurs ne changent pas leur consommation. Ainsi, entre les 106 $US/baril de juillet 2014 et les 30US $ de février 2016, la consommation de pétrole était équivalente. Avec aujourd'hui un baril à 60US $, la consommation continue de croître - et ce n'est pas la menace d'une moindre production canadienne qui effraie les marchés mondiaux ni les acheteurs de VUS au Canada.

Sans efficacité, au bénéfice des producteurs étrangers, la stratégie du refus est très problématique. Elle nuit aux intérêts canadiens sans empêcher les Canadiens, incluant les Québécois, d'acheter toujours plus de gros véhicules et des quantités d'essence croissantes pour les faire rouler.

Les changements climatiques demandent une réaction puissante de notre part. Il faut impérativement revoir notre approche à la mobilité, réinventer notre alimentation, mieux occuper le territoire. Les projecteurs constants sur l'industrie des hydrocarbures qui abreuvent nos excès ne sont qu'une diversion. S'il est évidemment nécessaire d'avoir les producteurs à l'oeil, il l'est bien plus de commencer à réorganiser nos systèmes de consommation, pour que ces producteurs se décident d'eux-mêmes, partout sur Terre, à délaisser une activité rendue inutile parce que nous aurons adopté d'autres moeurs énergétiques.

* Pierre-Olivier Pineau est coauteur d'État de l'énergie au Québec 2019, un document synthèse sur le système énergétique québécois

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