La vulnérabilité de nos enfants devrait freiner les plus bas instincts des responsables des réseaux sociaux.

Publié le 16 janvier

C’est pourtant le contraire qui se passe.

Les Instagram, Facebook, YouTube de ce monde se comportent en prédateurs qui exploitent cette vulnérabilité. Elle est encore trop souvent sacrifiée sur l’autel du profit.

Les plus récentes révélations scandaleuses en la matière concernent l’étoile montante des réseaux sociaux, TikTok, filiale de l’entreprise chinoise ByteDance.

Une enquête du Wall Street Journal publiée à la mi-décembre a démontré que ce réseau social « inonde les adolescents qui l’utilisent de vidéos de concours de perte de poids rapide et de méthodes pour faire des purges alimentaires qui contribuent, selon les professionnels de la santé, à une vague de problèmes de troubles alimentaires ».

Pour le prouver, les journalistes ont créé une dizaine de comptes en se faisant passer pour des utilisateurs de 13 ans.

Ils ont d’abord manifesté un intérêt pour certaines vidéos au sujet de la perte de poids.

Puis, rapidement, ils ont eu droit à un véritable tsunami.

On parle ici de « dizaines de milliers de vidéos » en l’espace de quelques semaines, dont beaucoup normalisaient les troubles des conduites alimentaires.

L’une des vidéos présentait « la diète de la mariée cadavérique ».

Dans une autre, on humiliait celles qui mettent un terme à leurs efforts pour perdre du poids.

D’autres encore offraient toutes sortes de conseils débiles pour maigrir, entre autres pour consommer moins de 300 calories par jour.

« J’ai déjà entendu une patiente me dire qu’elle mange du porc cru afin d’attraper un ver solitaire, car une vidéo TikTok conseillait de le faire pour maigrir », a raconté le psychiatre Xavier Pommereau au quotidien Le Figaro l’automne dernier, avant même la publication de l’enquête du Wall Street Journal.

C’est l’algorithme de TikTok, considéré comme d’une puissance redoutable pour discerner les intérêts des utilisateurs, qui est à la source de ce débordement toxique.

Ces vidéos n’ont pas le même effet sur la santé mentale des jeunes que des vidéos de danse ou de chats, qui peuvent elles aussi être offertes aux jeunes par milliers. Mais l’enquête du Wall Street Journal semble indiquer que, pour l’algorithme de TikTok, c’est pratiquement du pareil au même.

Tout ça fait visiblement partie d’une stratégie visant à empêcher les jeunes de décrocher du réseau. À créer une véritable dépendance.

Entendons-nous bien : il y a longtemps que l’internet est un véritable piège pour tous ceux qui manifestent des troubles des conduites alimentaires.

« Des endroits où on trouve des trucs pour perdre davantage de poids, ça a toujours existé sur l’internet », nous a expliqué Isabelle Thibault, du département de psychoéducation de l’Université de Sherbrooke.

« Par contre, ce qui est différent et particulier, c’est qu’un algorithme fait en sorte que les adolescentes sont beaucoup plus exposées et perdent le contrôle de cette exposition. C’est ce qui me fait peur », ajoute-t-elle.

Le chef du Programme des troubles de l’alimentation à l’Institut Douglas (du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal), Howard Steiger, confirme ces craintes.

« Je sais que nos patientes sont souvent attirées vers ça et trouvent ça difficile d’y résister », explique-t-il au sujet du contenu toxique relayé par les réseaux sociaux.

Car les découvertes choquantes du Wall Street Journal au sujet de TikTok ne sont pas l’exception qui confirme la règle. Elles s’apparentent à celles faites, quelques mois plus tôt, au sujet d’Instagram.

Les journalistes du même quotidien avaient alors pu explorer des documents internes de Facebook grâce à une ancienne ingénieure du réseau social, la lanceuse d’alerte Frances Haugen.

On a notamment appris que des études avaient été effectuées par Facebook pour évaluer l’effet d’Instagram sur les adolescents. Et les résultats étaient troublants et inquiétants.

« Nous empirons le rapport à son corps d’une ado sur trois », aurait-on conclu de ces recherches, en 2019. Elles ont aussi montré que « les ados accusent Instagram d’augmenter les niveaux d’anxiété et de dépression ».

Toutes ces révélations ne concernent bien sûr qu’une partie du mal causé par les réseaux sociaux, mais elles ont une résonance particulière depuis le début de la pandémie, car la détresse psychologique des jeunes a connu une hausse dramatique (comme d’ailleurs le temps passé devant les écrans).

Les cas de troubles des conduites alimentaires, tout particulièrement, ont explosé en raison de la crise sanitaire. Il est difficile d’évaluer très précisément le rôle joué par les réseaux sociaux dans ce phénomène, mais il n’est certainement pas négligeable.

« Il y a une littérature scientifique qui démontre très clairement que l’utilisation des médias sociaux est considérée comme un facteur important de risque pour le développement de troubles de l’alimentation », nous a d’ailleurs expliqué Howard Steiger.

Mais dans ce cas comme dans bien d’autres (la collecte éhontée de nos données pour en tirer profit, la désinformation à grande échelle, la valorisation de l’intolérance et de la haine, etc.), nos gouvernements hésitent encore à sévir.

Il faudra bien, pourtant, qu’ils aient un jour le courage de faire les nombreux gestes qui s’imposent pour discipliner les géants du numérique.