Après le triomphe international de Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma a vu les portes s’ouvrir toutes grandes devant elle. La cinéaste française a pourtant choisi la voie de la simplicité et du dépouillement avec Petite maman, un conte faisant écho aux blessures d’enfance, un thème récurrent dans son œuvre. Entretien.

Publié le 6 mai
Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Céline Sciamma le reconnaît sans ambages : il y a pour elle un « avant » et un « après » Portrait de la jeune fille en feu. Le succès mondial de ce long métrage, dont le scénario a été primé au Festival de Cannes, fait partie de ceux qui se présentent habituellement rarement dans le parcours d’un ou d’une cinéaste. Gardant les pieds bien sur terre, l’autrice et réalisatrice a choisi en guise de projet suivant de filmer en urgence une histoire qu’elle entretenait dans son esprit depuis un bon moment. Petite maman est le fruit d’une démarche créatrice à travers laquelle, pour une première fois, Céline Sciamma travaille avec ses « propres fantômes ».

« Le succès international de Portrait de la jeune fille en feu m’a surtout donné la liberté de faire autre chose », explique-t-elle au cours d’une rencontre de presse virtuelle, tenue dans le cadre des Rendez-vous du cinéma français d’Unifrance. « On me parle beaucoup de la pression du film d’après et des attentes qu’il entraîne, mais je préfère les choses qui changent. Je suis ravie d’avoir connu ce genre de succès, avec ce moment de bascule sur le plan international, mais ce qui est fait n’est plus à faire. »

Un sentiment d’urgence

L’idée de Petite maman ayant surgi au moment où Céline Sciamma en était à l’étape de l’écriture de Portrait d’une jeune fille en feu, le choix du prochain projet était déjà fixé dans son esprit, bien avant la sortie de son long métrage précédent.

« J’ai beaucoup rêvé à ce film, indique-t-elle. Quand est venu le moment de l’écrire vraiment, en mars 2020, la pandémie est arrivée. Même si la nature de l’histoire est intemporelle, j’ai été animée d’une urgence, avec une idée de conte fantastique qui peut s’inscrire dans n’importe quelle époque. La pandémie a frappé de plein fouet les anciens et les enfants. Elle a fait en sorte que toutes les petites mythologies que renferme cette histoire sont devenues bien réelles. Il me semblait primordial de parler aux enfants, de réunir les générations. À cela s’est aussi ajoutée l’urgence de faire du cinéma, de le soutenir. »

PHOTO FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

Céline Sciamma

L’héroïne de Petite maman est Nelly (Joséphine Sanz), une fillette âgée de 8 ans. Sa grand-mère vient de mourir, laissant sa mère (Nina Meurisse) dans un état de profonde tristesse. Ayant accompagné ses parents, qui ont dû se rendre dans la maison de l’aïeule disparue pour faire l’inventaire de ce qui s’y trouve, Nelly découvre dans les environs une cabane d’enfant en construction et est invitée par une fillette du même âge à la terminer. Cette autre fillette n’est, en fait, nulle autre que sa propre mère…

« C’est la première fois que j’utilise le cinéma comme outil de convocation, de résurrection, souligne Céline Sciamma. C’est à la fois très personnel et très puissant. Je crois d’ailleurs que ça se sent. Tout ceci est un peu mystérieux, mais c’est comme ça. Comme une façon d’entremêler le personnel et le collectif à travers une histoire qui peut évoquer beaucoup de choses à beaucoup de gens, peu importe où ils ont grandi. »

Parler aux enfants

Ayant scénarisé il y a quelques années l’excellent long métrage d’animation Ma vie de courgette (Claude Barras), Céline Sciamma a tenu à ce que Petite maman soit toujours maintenu à hauteur d’enfant, citant à cet égard l’approche du maître japonais Hayao Miyazaki (Princesse Mononoké, Le voyage de Chihiro).

« Miyazaki est l’un des rares cinéastes – et peut-être le seul – à réaliser des films qui s’adressent aux enfants, dont personne ne dit pourtant qu’il fait du cinéma pour enfants. Son cinéma est audacieux, plein d’inventions formelles, et provoque de grandes émotions. Quand j’hésitais sur un choix de mise en scène, je me suis souvent référée à lui en me demandant ce qu’il aurait fait dans la même situation. »

PHOTO FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

Une scène tirée de Petite maman, un film écrit et réalisé par Céline Sciamma

Cette volonté de parler aussi aux enfants, et d’être compris par eux, s’est révélée d’autant plus cruciale aux yeux de la cinéaste du fait qu’en temps de crise, on s’adresse collectivement très peu à eux.

C’est un peu comme si on les considérait toujours au temps futur avec un regard assez autoritaire – on les voit comme de futurs citoyens, de futurs spectateurs, de futurs ceci et cela –, sans jamais tenir compte de leur présent. À travers cette histoire, j’ai voulu les remettre au centre.

Céline Sciamma

La reconnaissance des réalisatrices

Céline Sciamma est également reconnue pour le combat qu’elle mène afin que les femmes atteignent une meilleure représentation dans le monde du cinéma. Elle a en outre participé à la création du Collectif 5050, lequel a produit la charte en faveur de la parité hommes-femmes, qu’ont signée la plupart des grands festivals internationaux, notamment Cannes, Sundance, Venise, Berlin et Toronto.

L’an dernier, les plus grands honneurs ont été attribués à des réalisatrices. Chloé Zhao (Nomadland) aux Oscars l’an dernier (et Jane Campion cette année grâce à The Power of the Dog), Julia Ducournau au Festival de Cannes (Palme d’or à Titane) et Audrey Diwan à la Mostra de Venise (Lion d’or à L’évènement). Au Québec, Anaïs Barbeau-Lavalette a été consacrée au Gala Québec Cinéma grâce à La déesse des mouches à feu (et Sophie Deraspe l’année précédente avec Antigone), et ce sont principalement les réalisatrices qui créent l’évènement grâce à des œuvres puissantes comme Souterrain (Sophie Dupuis) ou, tout récemment, Noémie dit oui (Geneviève Albert).

PHOTO FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

« On sait depuis longtemps que les réalisatrices font des films super !, lance Céline Sciamma. Ce qui a changé, c’est qu’on semble maintenant en tenir compte davantage. Pendant longtemps, l’histoire du cinéma a effacé ces regards, souvent tombés dans l’oubli. J’espère simplement que cette reconnaissance n’est pas que circonstancielle et qu’elle aura une continuité. Le fait que les questions de la représentation ont maintenant du soutien international me donne de l’espoir. On pourra ainsi récupérer l’intégralité de notre histoire et donner à toutes les créatrices la part qui leur revient. »

Petite maman prendra l’affiche le 13 mai.