France est le portrait d’une présentatrice vedette d’un journal télévisé qui aime aussi se faire valoir dans des reportages où elle se met elle-même en scène. Mettant en vedette Léa Seydoux, Blanche Gardin et Benjamin Biolay, cette satire des médias est l’œuvre de Bruno Dumont, un cinéaste dont les films font rarement l’unanimité. Entretien.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Bruno Dumont arrive souvent là où l’on ne l’attend pas. Révélé grâce à des films souvent durs, parfois même brutaux (La vie de Jésus, L’humanité, Flandres), le cinéaste français peut aussi se lancer dans une comédie déjantée (Ma Loute), une série loufoque (P’tit Quinquin), ou dans un drame historique épuré et stylisé (Jeanne). Ses œuvres sont souvent admirées par les uns, décriées par les autres. Lancé l’été dernier au Festival de Cannes, où il était en lice pour la Palme d’or, son plus récent long métrage, intitulé France, ne fait pas exception.

« Comme tous les autres, ce film divise, reconnaît le cinéaste au cours d’un entretien en visioconférence accordé à La Presse. N’ayant pas une pensée académique des choses, je crois que cette approche entre en conflit avec une conception plus classique. »

Je fais un cinéma où je mélange tout et ce mélange m’expose forcément à des retours de bâtons. Je persévère, car je crois que notre réalité, c’est d’être à la fois dans la grâce et son contraire. Les deux sont possibles.

Bruno Dumont, réalisateur de France

Le pouvoir des images

À travers le parcours de France de Meurs (Léa Seydoux), une journaliste vedette qu’un évènement amènera vers une crise existentielle, à la fois professionnelle et intime, Bruno Dumont a notamment voulu faire écho à une époque où la notion d’information spectacle s’est encore élevée d’un cran.

« Avec les réseaux sociaux est arrivée une façon qu’ont les médias de regarder le monde qui, de mon point de vue, nous fait entrer dans la fiction. Sous le prétexte d’informer — je ne doute pas qu’on le fasse –, on traite les nouvelles d’une façon qui n’est pas éloignée de ce que nous faisons, nous, au cinéma. Cela dit, France reste une satire. »

PHOTO JOHANNA GERON, ARCHIVES REUTERS

Le réalisateur Bruno Dumont (à droite) avec Benjamin Biolay et Blanche Gardin au 74Festival de Cannes. Léa Seydoux était retenue chez elle après un test positif à la COVID-19.

L’affirmation du cinéaste se confirme dès le début de son film. On y voit France de Meurs poser une question au président Emmanuel Macron lors d’une conférence de presse. Il appert que des gens ont cru que le chef de l’État français s’était vraiment prêté de bonne grâce à cette séquence.

Cela montre justement le pouvoir des images. Tout le monde sait bien que c’est faux et qu’il s’agit d’un trucage, mais ce qui m’intéresse le plus, c’est de montrer qu’avec du faux, on peut faire du vrai. Et quand quelqu’un croit que c’est vrai, je dis oui sans le contredire. Parce que je fais du cinéma.

Le réalisateur Bruno Dumont, à propos d’une scène de France où un personnage semble poser une question à Emmanuel Macron

De cette manipulation de la réalité découle justement la désaffection des médias, selon le cinéaste.

« Ça génère une agressivité du public parce qu’il constate qu’une élite représente le monde d’une façon tronquée et, souvent, très culpabilisante. En tout cas, en France. Les gens sont constamment culpabilisés de tout ce qu’ils font et ils en ont marre. Le réel est toujours ramené à une idéologie politique. Je ne mets pas tous les journalistes dans le même panier, cela dit. Je fais de France une héroïne qui fait partie d’un système dont elle est une vedette, qui en est aliénée, et qui en prend conscience. »

Un même type de vedettariat

Bruno Dumont trace en outre un parallèle entre les vedettes de cinéma et les stars du monde journalistique et politique. Il explique l’ascension du polémiste Éric Zemmour dans les sondages, encore plus à droite que Marine Le Pen et son Rassemblement national, par la maîtrise des rouages médiatiques qu’a le candidat présumé à la présidence. Et à la fascination qu’il exerce.

« Il m’importait de montrer dans le film cette correspondance entre le vedettariat du cinéma et le vedettariat de la télévision, parce que c’est le même. À la différence que le cinéma est dans la fiction totale alors que Zemmour, par exemple, est une vedette du réel. Il cristallise la colère d’une partie de la population avec une pensée très simple, très facile à comprendre, très accessible, occultée en France depuis 30 ans, et dont il est le représentant. »

PHOTO FOURNIE PAR K-FILMS AMÉRIQUE

Dans France, un film de Bruno Dumont, Léa Seydoux incarne une journaliste qui aime se mettre en scène dans ses reportages.

Bruno Dumont confie par ailleurs ne jamais rechercher le réalisme. Le personnage de France de Meurs, dit-il, n’est inspiré d’aucune présentatrice existante. Le cinéaste n’a pas cherché non plus à se documenter sur le milieu de l’information télévisée avant d’écrire son scénario.

« Le cinéma français peut être très sociologique dans sa volonté de représenter le réel, mais le mien ne l’est absolument pas. À mes débuts, on a dit à tort que j’étais un cinéaste social. Or, La vie de Jésus est un film totalement faux d’un point de vue sociologique. »

Je cherche avant tout l’écho d’une vérité intérieure plutôt que de représenter la réalité telle qu’elle est. C’est ce qui rend mon cinéma abrasif. Dans cette histoire, il y a quelque chose de vrai sur la nature humaine, même si aucun journaliste ne vit ni ne travaille de la même façon que France.

Bruno Dumont, réalisateur de France

Une volonté de Léa Seydoux

France n’aurait par ailleurs jamais existé de cette façon si Léa Seydoux n’avait pas un jour manifesté son souhait de travailler avec Bruno Dumont.

« Ça change tout. Le rapport avec une comédienne devient alors complètement différent. Et plus facile. En écrivant le scénario après notre première rencontre, j’ai tenu compte à la fois de son statut de vedette, qui m’intéressait, mais aussi de sa façon d’être dans la vie, sympathique et très drôle. J’ai construit le personnage à partir d’elle et ça se voit un peu dans le film, car Léa est souvent en roue libre, c’est-à-dire qu’elle n’est pas loin de se jouer elle-même, explique le cinéaste.

PHOTO FOURNIE PAR K-FILMS AMÉRIQUE

Léa Seydoux dans France

« Être dans le registre de ce qu’elle est en tant que star et dans ce qu’elle est comme femme, c’était pour moi très intéressant. Je crois que la proposition lui a plu parce que l’histoire touche à la fois quelque chose qu’elle connaît, le vedettariat, et qu’elle connaît moins, le milieu journalistique. »

France sera présenté les 3 et 4 novembre dans le cadre du 27festival Cinemania. Il prendra l’affiche en salle le 5 novembre.