Au cinéma québécois, l’automne 2021 est celui de Martin Dubreuil qui joue dans les longs métrages Maria Chapdelaine, Soumissions et La contemplation du mystère, en plus de défendre un rôle dans le court métrage Cercueil, tabarnak !. Rencontre.

André Duchesne
André Duchesne La Presse

On peut difficilement trouver plus montréalais que Martin Dubreuil. Né et ayant grandi dans Rosemont, il a étudié dans l’île, tenu ses premiers rôles dans des films étudiants aux universités Concordia et de Montréal et vit dans le Mile End. Or, cet automne, Dubreuil joue dans trois longs métrages campés en pleine forêt.

« J’ai fait le même constat, dit-il en s’esclaffant lorsque La Presse lui en fait l’observation. Je suis probablement un des acteurs les plus montréalais qui jouent régulièrement des gars de campagne, de camionnette, de région... »

Dans Maria Chapdelaine, de Sébastien Pilote, Martin Dubreuil est un travailleur saisonnier défrichant la terre. Dans Soumissions, d’Emmanuel Tardif (en salle ce vendredi), il est un homme perdu ayant séquestré son fils dans une cabane à sucre. Dans La contemplation du mystère, d’Albéric Aurtenèche (en salle le 22 octobre et actuellement au FNC, comme Cercueil, tabarnak ! de Loïc Darses), il incarne un ancien chasseur paralysé et incapable de retourner en forêt.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Martin Dubreuil

Je suis de plus en plus un gars de campagne. Ma femme vient de Maniwaki, où nous allons quelques fois par année. Je me sens moins aventureux, plus familial. La campagne m’appelle, comme bien du monde.

Martin Dubreuil

Comment ! À quelques mois de célébrer ses 50 ans, Martin Dubreuil s’assagit ? Lui qui, au grand écran, a incarné le bum, le poète maudit, le gars de party, le paumé, le mal rasé ? Lui qui, dans la vraie vie, a fait les 400 coups et connu un parcours atypique pour devenir acteur ? Lui qui répond « l’aventure, c’est l’aventure » lorsqu’on lui demande de se résumer en quelques mots ? Dubreuil a envie de grand air, de champs de rosée et de matins silencieux ? Hé oui.

« Chaque tranche d’âge est significative, qu’on le veuille ou non, dit le comédien, père de deux enfants. Ça va de soi. Je suis à mi-chemin entre l’adulte et le vieux [rires]. Une des raisons qui font que je me sens un peu plus vieux est que je fais moins de sport. Avec la pandémie, j’ai arrêté de jouer au hockey cosom. Et quand j’y suis retourné, je l’ai senti en tabar... »

Plus tard, il ajoute : « Disons que le bum de ruelle qui boit du vin avec ses chums n’est plus ben ben là... »

Certaines choses ne changent pas. Comme l’intensité. Martin Dubreuil aime jaser. En entrevue, il est généreux, intarissable, allumé, pétillant. Il rigole en racontant ses bons et mauvais coups. Il a pris le temps de lire notre précédente entrevue pour mieux se préparer. Il envoie deux, trois, quatre textos, quelques heures après la rencontre pour ajouter des détails. Cet homme aime la vie comme son travail.

L’appel du jeu

Élevé par sa mère seule, Martin Dubreuil a peu d’affinités avec l’école. Il passe trois années en cinquième secondaire, une à Père-Marquette et deux à Joseph-François-Perreault, avant d’obtenir un simulacre de diplôme. Il passe une session en arts plastiques au cégep du Vieux Montréal, puis il tourne la page.

Un jour, ses amis de l’école secondaire Joseph-François-Perreault qu’il a quittée l’année précédente lui demandent de revenir pour jouer dans la pièce L’incident, de Nicolas Baehr. Ce fut tout un événement. Dubreuil brille. À la fin de la représentation, un parent lui dit qu’il serait fou de ne pas devenir acteur. « Ce parent, j’aimerais tellement pouvoir le remercier », dit-il.

L’animateur Jean-Sébastien Girard, qui jouait dans cette pièce, se souvient du passage de Dubreuil. « Sans être inscrit à l’option théâtre de cinquième secondaire, il est arrivé pour la pièce, dit-il. Ça m’avait gossé, car je voulais être acteur et je prenais ça au sérieux. »

Je me demandais pourquoi je devais être en compétition avec lui pour l’attribution des rôles. Mais il était vraiment très bon. Il avait un instinct extraordinaire et torchait tout le monde.

Jean-Sébastien Girard, ami de Martin Dubreuil à l’école secondaire Joseph-François-Perreault

« Plus tard, en allant voir le film À tous ceux qui ne me lisent pas, j’étais très fier de dire à l’ami avec qui j’étais que j’avais joué avec Martin à 16 ans », ajoute-t-il.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Martin Dubreuil a remporté l’Iris de la meilleure interprétation masculine dans un premier rôle pour le film À tous ceux qui ne me lisent pas lors du gala Québec Cinéma, en 2019.

Martin Dubreuil a remporté l’Iris de la meilleure interprétation masculine dans un premier rôle pour le film À tous ceux qui ne me lisent pas lors du gala Québec Cinéma, en 2019.

Jeune adulte sans formation d’acteur, Martin Dubreuil épluche les petites annonces de l’hebdo culturel Voir pour repérer les offres de rôles dans des films étudiants. Une première lui vient de l’Université de Montréal, où il doit incarner un juré dans un procès.

« Je disais : “coupable, non coupable”, lance-t-il d’une voix caverneuse. Les autres acteurs étaient excités parce que le tournage durait quatre jours, ce qui leur permettait d’amasser des crédits à l’Union des artistes (UdA). Moi, je m’en foutais, de l’UdA. Je ne voulais même pas être membre. Ma paye, c’était une copie VHS du film, le lunch et des cigarettes. »

Depuis, Dubreuil a joué dans plus d’une centaine de courts métrages, à tel point qu’un trophée à son nom est présenté chaque année au gala Prends ça court ! organisé par Danny Lennon. Et ce trophée est commandité par... l’UdA.

Sans interruption

C’est en tournant des courts métrages à Concordia que Dubreuil rencontre le cinéaste Maxime Giroux. Il ne joue pas dans le film de fin d’année de ce dernier, mais les deux se lient d’amitié. Dubreuil présente aussi le scénariste Alexandre Laferrière à Giroux. Depuis, le trio a signé plusieurs projets, tels que le long métrage Félix et Meira.

Depuis la fin des années 1990, le comédien autodidacte n’a pas chômé. Même s’il décroche peu souvent de premiers rôles, il tourne beaucoup.

Ayant plus souvent qu’à son tour joué des bums et des paumés, il souhaite avoir plus de rôles de gentils. Il est ainsi heureux d’incarner un policier dans la série Bête noire. Au printemps 2022, il devrait être un bon professeur dans le tournage du prochain film d’André Forcier.

Et en ce moment, au cinéma, Dubreuil a deux rôles qu’on peut qualifier de rugueux et un autre où il est plus attachant. Ainsi, à propos du film Soumissions où il défend le personnage principal de Joseph, il dit : « J’ai accepté le rôle en raison de cette espèce de violence audacieuse, angoissante et non politiquement correcte du film. Il me semble qu’on est capable d’en prendre plus que ce qu’on veut nous faire accroire et qu’on est censé s’endurcir en vieillissant. »

Quant à son personnage d’André, plus effacé, dans La contemplation du mystère, Martin Dubreuil le résume ainsi : « C’est un des chasseurs de la confrérie [NDLR : un groupe un brin mystique], mais il a eu un accident l’empêchant de chasser. C’est un alcoolique paralysé de tout un côté et très frustré de sa condition. »

Par ailleurs, Martin Dubreuil ne peut être meilleur gars que son personnage d’Edwidge Légaré dans Maria Chapdelaine. Travailleur infatigable, bûcheron acharné, bon vivant le soir au coin du feu, ce personnage, Martin Dubreuil indique l’avoir un peu trouvé auprès de son beau-père Dominique Bhérer (le père de sa femme Claude, spécialiste en génétique des populations humaines), vétérinaire à Maniwaki.

« Sur le plateau, nous avons appris à bûcher avec un petit manuel. Mais j’ai aussi appris à bûcher avec Dominique à Maniwaki où il possède une terre, dit Dubreuil. Un de ses employés m’a aussi appris à ramasser les foins à l’ancienne avec une fourche et à utiliser une faux. En plus, mon beau-père est originaire de Saint-Félicien où nous avons tourné Maria. Je ne me suis pas du tout senti imposteur sur le plateau. »

Décidément, Martin Dubreuil, le gars de Rosemont, du Mile End et de l’île de Montréal, est de plus en plus chez lui à la campagne.

Soumissions sort en salle aujourd'hui.

Martin Dubreuil en 10 rôles

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

L’acteur Martin Dubreuil

Depuis ses premiers contrats professionnels, dans Deux frères (à la télévision) et Elvis Gratton II (au cinéma), Martin Dubreuil a énormément joué au cinéma, beaucoup à la télé et un peu au théâtre. En plus d’être Johnny Maldoror dans le groupe Les Breastfeeders. Tour d’horizon en 10 rôles.

Elvis Gratton II — Miracle à Memphis (1999)

Scénario : Pierre Falardeau et Julien Poulin
Réalisation : Pierre Falardeau

« Je joue Sti ! qui est un Elvis punk. Et je reviens dans le troisième film. Ce fut mon premier rôle professionnel après 10 ans de courts métrages underground. On m’en parle encore. Le comédien Simon Pigeon a appris ma scène par cœur et me l’a jouée. Avec Falardeau, j’ai aussi été le patriote François-Xavier Prieur dans 15 février 1839. Un beau rôle marquant aussi. »

Les 7 jours du Talion (2010)

Scénario : Patrick Senécal
Réalisation : Podz

« On dit de ce rôle qu’il m’a mis sur la map. Pour moi, ce fut une de mes plus grandes performances, notamment sur le plan du jeu physique. J’incarne le pédophile et je me fais torturer tout le long. J’ai beaucoup appris et me suis bien préparé. Dans une scène, j’étais nu, suspendu, avec la carabine de Bruno [Claude Legault] dans le visage. Il m’a fallu surmonter ma gêne pour être capable de pleurer. J’y suis arrivé en me mettant à beugler. » Dubreuil a aussi travaillé avec Podz dans 10 ½ et L’affaire Dumont.

Chasse au Godard d’Abbittibbi (2013)

Scénario et réalisation : Éric Morin

Ce film relate par la fiction le passage de Jean-Luc Godard en Abitibi à l’automne 1968 pour lancer une télévision communautaire libre. « Je joue Pierre Harel d’Offenbach là-dedans. On a changé le nom parce que Pierre ne voulait pas être associé au film. Mais Harel a vraiment été l’assistant de Godard. Ça m’a consolé du rôle de Pierre Huet qu’on m’avait donné dans le film Gerry alors que je voulais y incarner Harel. »

Félix et Meira (2014)

Scénario : Maxime Giroux et Alexandre Laferrière
Réalisation : Maxime Giroux

Ce film, à notre avis le plus beau de Maxime Giroux, raconte l’histoire d’amour singulière entre un Québécois francophone et une jeune juive hassidique mariée et mère d’un bambin. « C’est mon grand rôle romantique, dit Dubreuil. Et aussi un rôle essentiel dans l’association Laferrière-Giroux-Dubreuil (voir le texte principal en écran 2). » Le comédien a beaucoup tourné avec Giroux, notamment dans le court Le rouge au sol – « un film qui a fait le tour du monde et avec lequel j’ai remporté des prix » – ainsi que dans La grande noirceur [idée originale et dialogues de Simon Beaulieu], « une aventure cinématographique improbable et extraordinaire ».

Bunker (2014)

Scénario : Olivier Roberge
Réalisation : Patrick Boivin

Martin Dubreuil (Tremblay) et Patrice Robitaille (Gagnon) incarnent deux militaires confinés durant six mois dans un bunker où ils sont confrontés à la possibilité de déclencher une guerre nucléaire avec peu de moyens pour vérifier si le pays est réellement attaqué. « Ce fut vraiment le fun de jouer un militaire. Ce fut un long tournage, très immersif. Je fais de la raquette, je me baigne dans l’eau gelée, etc. Je jouerai aussi dans le prochain film de Patrick Boivin. »

Le chant de Meu (2014)

Scénario : Robin Aubert
Mise en scène : Benoît Desjardins

Une rare apparition au théâtre dans cette fable sur l’amitié où un homme tue une vache à coups de couteau avant de se tourner vers le propriétaire de la bête. « J’étais stressé de faire du théâtre, dit le comédien qui incarne Alain et donne la réplique à Hubert Proulx (Marco). J’avais déjà une réputation honorable d’acteur, mais je n’étais pas habitué. J’ai eu de bonnes critiques. Ce fut un passage important. Ça m’a fait du bien d’avoir du succès au théâtre et de montrer que je peux jouer aussi devant un public. J’espère pouvoir en refaire. »

À tous ceux qui ne me lisent pas (2018)

Scénario : Yan Giroux et Guillaume Corbeil
Réalisation : Yan Giroux

Un film biographique atypique sur la vie du poète Yves Boisvert et un rôle principal qui permet au comédien de recevoir le prix Iris du meilleur acteur au Gala Québec Cinéma en 2019. « Je m’ennuie de ce rôle. C’était, d’un point de vue fictionnel, la vie rêvée. Ça ressemble à ce que j’ai longtemps vécu, pour avoir frayé dans les milieux de la poésie et des bars. Un mode de vie que j’aimais beaucoup avant d’être père de famille. J’ai revécu cette époque en me glissant dans la peau du poète. »

Le vingtième siècle (2019)

Scénario et réalisation : Matthew Rankin

Premier long métrage de Matthew Rankin, Le vingtième siècle est une satire biographique sur la jeunesse de William Lyon Mackenzie King. « Je joue l’homme politique John Christian Schultz. J’ai une main en forme de cactus et je suis un tueur. Je porte une grosse moustache et des lunettes d’aviateur. J’ai aussi joué dans le premier court métrage de Matthew à l’INIS, Le facteur poulpe, ainsi que dans son court Tabula Rosa où j’étais constamment mouillé. »

Bête noire (2021)

Scénario : Patrick Lowe et Annabelle Poisson
Réalisation : Sophie Deraspe

« Un de mes premiers rôles de police, dit-il à propos de cette série qui a récemment obtenu le Gémeaux de la meilleure série dramatique. On m’a appelé en audition pour incarner un gars coupable de négligence, mais Sophie Deraspe me voulait comme policier. J’ai relevé le défi. Et j’ai adoré ça ! C’est un autre univers. Je n’avais jamais travaillé dans ce sens-là : être méthodique, chercher un coupable à tout prix, avoir des comptes à rendre. Tout le contraire de mes rôles marginaux, de personnages disjonctés. Et mon personnage est gai. »

Les Breastfeeders (depuis 1999)

Martin Dubreuil est un des membres fondateurs de ce groupe rock dans lequel, sous le pseudonyme de Johnny Maldoror, il est coparolier et tambouriniste. « Ça, ça me permet de rester un bum qui continue à boire de l’alcool avec ses chums [rires]. Ça me tient loin de la chaise berçante et de la pipe. Nous sommes moins affairés qu’avant, mais on est rendus un band culte. On fait toujours des bons shows explosifs, le fun, où tout peut arriver. Cet été, on a fait six spectacles et nos chansons sont encore jouées dans des radios indépendantes. »