Grâce à son film Titane, Julia Ducournau a marqué l’histoire du Festival de Cannes, où, pour la première fois, la Palme d’or a été attribuée à un film de genre. Aux yeux de celle qui est devenue seulement la deuxième réalisatrice à obtenir le plus prestigieux laurier du cinéma mondial, un mouvement vers l’avenir est maintenant amorcé. Entretien exclusif au Québec.

Marc-André Lussier
Marc-André Lussier La Presse

Le 17 juillet 2021 restera à jamais une date à marquer d’une pierre blanche. Le soir de l’annonce du palmarès du 74Festival de Cannes, Julia Ducournau, tétanisée d’émotion, a livré un discours magnifique en évoquant « la beauté, l’émotion et la liberté à trouver dans ce qu’on ne peut pas mettre dans une case, et dans ce qui reste à découvrir de nous ». « Merci d’appeler pour plus de diversité dans nos expériences au cinéma et dans nos vies. Merci de laisser rentrer des monstres », a-t-elle dit à l’adresse du jury.

Plus de deux mois plus tard, alors qu’elle se trouve au beau milieu d’une tournée internationale dont l’une des escales est le Fantastic Fest d’Austin, au Texas, la cinéaste, qui propose ici son deuxième long métrage, raconte qu’il s’est vraiment passé quelque chose ce soir-là.

PHOTO CHRISTOPHE SIMON, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Sharon Stone a remis à Julia Ducournau la Palme d’or du Festival de Cannes. Grâce à Titane, la cinéaste est devenue la deuxième réalisatrice à recevoir le plus prestigieux laurier du cinéma mondial, 28 ans après Jane Campion et The Piano.

« C’est en montant sur scène que j’ai eu l’impression que tout cela dépassait mon film et me dépassait, moi, confie-t-elle au cours d’une interview en visioconférence accordée à La Presse. C’était comme une espèce de mouvement vers le futur, réconfortant et émouvant. Ce moment existe toujours très fort en moi, même si je n’ai pas encore totalement réalisé ce qui s’est passé et, pour être honnête, j’espère ne jamais le réaliser, en fait. Les enjeux étaient tellement importants, pour moi bien sûr, mais aussi pour le signal qui a été lancé au monde. »

Le fond de l’humanité

Ce signal indique qu’une œuvre audacieuse, radicale dans sa forme, violente, non consensuelle, fluide de genres et dotée d’un indice d’octane surélevé pouvait se distinguer dans un festival généraliste et séduire le jury de la plus grande manifestation cinématographique du monde. Fait à noter, le jury, présidé par Spike Lee (qui n’a pas caché son enthousiasme envers Titane), était majoritairement féminin pour la première fois en 74 éditions.

PHOTO VADIM GHIRDA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Entourée d’Agathe Rousselle et de Vincent Lindon, Julia Ducournau pose avec la Palme d’or du 74Festival de Cannes, attribuée à son film Titane.

Le cinéma de Julia Ducournau, révélée il y a cinq ans grâce à Grave, un drame d’horreur ayant marqué les esprits, ne craint d’ailleurs pas de s’immiscer dans les profondeurs de la psyché, particulièrement celle des femmes, dans un genre où peu d’entre elles se sont aventurées.

Ce qui m’intéresse avant tout est d’aller toucher au fond de notre humanité, explique la cinéaste. J’essaie d’aller voir les choses de nous que nous préférons ne pas voir et qui, du coup, nous font créer des cases que, personnellement, j’essaie de déboulonner et de détruire.

Julia Ducournau, réalisatrice de Titane

« Cette part d’humanité n’est pas genrée, ni le public d’ailleurs, poursuit-elle. Cela étant, quand j’essaie de déboulonner les stéréotypes liés au genre féminin, vu que les femmes sont de manière très directe – et tous les jours – victimes d’une discrimination liée à leur genre, il est certain que ça leur parle de façon plus immédiate que quand j’essaie de déboulonner les stéréotypes liés au genre masculin. Parce que là, c’est quelque chose de plus sourd, de plus discret, c’est fait d’une manière moins violente par rapport à ce que les femmes subissent. »

Parler d’amour

Titane relate l’histoire d’une jeune femme (Agathe Rousselle) qui, après avoir commis quelques meurtres sanglants, trouve refuge auprès d’un homme (Vincent Lindon) qui croit voir en elle le fils tant aimé, disparu il y a des années, et dont on n’a jamais retrouvé la trace. Ces deux âmes en perdition se raccrochent comme elles peuvent l’une à l’autre, quitte à se mentir à elles-mêmes. Julia Ducournau indique que, en fin de compte, l’envie de parler d’amour l’a poussée à écrire ce film.

« Grave m’a fait réaliser qu’il était difficile pour moi de parler d’amour, que l’amour tel que je l’entends dans cette histoire est de nature presque mythologique, peut-être inatteignable pour l’être humain. Comme un amour absolu qui résiste et qui se débarrasse de toute représentation sociale, qu’elle soit liée à la famille, au genre, à la sexualité. Je cite souvent cette fameuse phrase de Montaigne : “Parce que c’était lui, parce que c’était moi.” C’est ce que j’ai essayé de faire dans Grave et d’approfondir dans Titane. J’aime bien me poser des défis. Si je crois ne pas être en mesure de faire quelque chose, vous pouvez être sûr que je vais m’y essayer la minute d’après ! Donc, l’élément déclencheur a été de me dire que cette fois, je devais mettre l’amour au centre de mon histoire. »

Une filiation avec David Cronenberg

Du fait que dans Titane, la voiture est utilisée comme objet de désir et vecteur de pulsions en tous genres, aussi à cause du penchant de la cinéaste pour le body horror et les mutations, les observateurs ont établi une filiation directe avec le cinéma de David Cronenberg, plus particulièrement son sulfureux Crash.

« Je n’ai jamais conçu Titane comme un hommage, assure Julia Ducournau. Il est déjà très difficile de mettre des images sur ce qu’on a en tête, alors si, en plus, il faut ramener les images de quelqu’un d’autre, on n’est pas sorti de l’auberge ! Cela dit, l’œuvre de Cronenberg fait partie de mon ADN, au sens où elle m’est fondatrice. Elle m’a formée intellectuellement, au même titre que les grands romans que j’ai aimés. J’ai rencontré le cinéma de Cronenberg quand j’avais 16 ans, au moment où j’étais en train de me construire. J’ai découvert ses films seule, avec tous les questionnements – et aussi les rejets – qu’ils ont suscités en moi. En même temps, j’y voyais beaucoup de beauté, là où d’autres parlaient d’horreur ou de laideur. Quand vous voyez de la beauté là où les autres voient quelque chose de repoussant, ça remet forcément en question votre vision de l’humain et du monde. Ça l’enrichit aussi. »

Titane prend l’affiche en salle le 1er octobre

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Cette année, seuls 4 des 24 longs métrages en lice pour la Palme d’or au Festival de Cannes étaient réalisés par des femmes.

L’avis de Spike Lee

Une femme qui tombe enceinte d’une Cadillac, je n’avais jamais vu ça. J’en ai été subjugué !

Spike Lee, président du jury du Festival de Cannes