Alors que la mainmise du clergé catholique sur la vie des gens pousse les fidèles à délaisser les églises dans les années 1960, un groupe de prêtres fait une petite révolution sociale au cœur du quartier Pointe-Saint-Charles à Montréal. Manon Cousin en a fait le sujet d’un premier documentaire très pertinent.

Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

L’image de l’Église catholique s’est passablement ternie depuis quelque temps. Or, dans l’histoire du Québec, il a déjà existé (et existe encore) des prêtres ouvriers et progressistes qui suivent l’évolution de la société. Des curés qui ont contribué, sur le terrain des démunis, à la grande marche pour la justice sociale.

C’est le cas des Fils de la charité, un groupe de religieux méconnu, fondé en France durant la Seconde Guerre mondiale. Le groupe s’est installé discrètement à Montréal dans les années 1950 et 1960, entre autres dans deux paroisses de Pointe-Saint-Charles. Ce passage fait l’objet des Fils, un documentaire réalisé par la photographe Manon Cousin.

À travers de multiples témoignages, photographies et images d’un Montréal aujourd’hui disparu autour du canal de Lachine, Les Fils brosse un tendre portrait d’un engagement populaire et humaniste. L’un des rares projets culturels actuels à poser un regard différent sur le rôle des membres d’une congrégation catholique… à l’heure où la mode est à l’apostasie.

Un autre versant de l’Église

« Tout est négatif lorsqu’on parle de l’Église [ou des prêtres] de nos jours, reconnaît Manon Cousin. Or, j’ai voulu montrer un autre versant de l’Église. Des curés près du peuple, qui aident les citoyens et se heurtent aussi à l’autorité ecclésiastique. »

En marge de la Révolution tranquille, les Fils de la charité ont été de la plupart des grandes luttes politiques, sociales et syndicales de l’époque. Au moment où la religion catholique perdait du galon, tandis que les églises se vidaient au Québec, ces religieux d’un nouveau genre sont sortis des presbytères pour aller rencontrer les ouvriers et les citoyens. À l’usine, dans leurs logements… et même dans les tavernes !

Quand j’ai commencé ce projet, la plupart des gens ne connaissaient pas les Fils de la charité ; ils avaient aussi oublié le mouvement des prêtres ouvriers.

Manon Cousin

Guy Cousin, oncle de la réalisatrice mort il y a quelques années, a fait partie des Fils.

Un laboratoire social

« À la fin des années 1960, Pointe-Saint-Charles était comme un laboratoire social pour le Québec, poursuit Manon Cousin. Il y avait beaucoup de jeunes, de syndicalistes, d’universitaires avec des idéaux de gauche qui convergeaient à Pointe-Saint-Charles pour s’impliquer dans des groupes et des centres communautaires. Comme Pierre Sylvestre, un jeune avocat qui va défendre les gens du quartier. Et à qui l’on doit plus tard l’implantation de l’aide juridique. »

« La théologie de la libération, c’est chrétien, pas communiste ! », dit l’un des témoins de cette époque dans le documentaire. À l’encontre du pouvoir clérical, ces jeunes prêtres, socialement engagés, cohabitent donc en toute proximité avec les habitants de ce quartier alors pauvre. Et partagent leurs rêves d’un monde meilleur.

Perdre leurs églises

Bien entendu, leurs combats (politiques, sociaux et syndicaux) finiront par irriter le clergé et les notables du quartier. En 1973, les Fils se font chasser de leurs églises du Sud-Ouest par Mgr Grégoire. « Mais ils vont demeurer des prêtres ouvriers », se réjouit la cinéaste.

J’ai découvert des personnages à la fois discrets, modestes et fabuleux. Les Fils sont les dignes représentants de la Révolution tranquille dans sa dissension religieuse.

Manon Cousin

« À travers leur histoire, j’ai remonté le fil du parcours social et politique de l’histoire du Québec. »

Pourrait-on assister à une renaissance des Fils de la charité dans le Québec d’aujourd’hui ? « Je ne pense pas, répond la réalisatrice. Ça serait très étonnant, car les Fils appartiennent à une autre époque. On vit dans une société individualiste à outrance, où chacun reste dans sa petite case. Ce sont ces nombreux sous-groupes qui se font entendre désormais. Alors que les Fils prenaient la défense du bien commun. Tous groupes confondus. »

En salle le 13 août

Les Fils

Documentaire

Les Fils

Manon Cousin

96 minutes