Après le remake de Rebecca produit par Netflix, dont il a signé la réalisation, le cinéaste britannique Ben Wheatley est revenu aux sources avec un drame d’horreur, genre grâce auquel il a établi sa réputation. La pandémie lui a inspiré In the Earth, un film qui tient compte de la nouvelle réalité dans laquelle vit le monde depuis un an. Entrevue.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

In the Earth est campé dans un monde luttant contre la troisième vague d’une pandémie. Le récit évoque le choc entre la science et les croyances à la faveur d’une histoire anxiogène située dans une forêt où semblent avoir lieu d’étranges phénomènes. Comment est née cette histoire dans votre esprit ?

Dès que le premier confinement a été instauré l’an dernier, j’ai beaucoup écrit, comme pour tenter de donner un sens à ce qui était en train de se passer. J’avais l’impression que plus rien n’était en phase avec le moment historique dans lequel nous étions plongés. Comme j’écris toujours des choses que j’aimerais voir, je trouvais important de m’inspirer de la nouvelle réalité.

Vous avez dû monter cette production assez rapidement. Tourner un film d’horreur en pleine pandémie a quand même dû comporter son lot de défis particuliers ?

Nous étions assez anxieux au départ parce que nous devions tourner ce film en 15 jours seulement. Nous y sommes parvenus, malgré les conditions assez particulières, et tout s’est finalement bien passé. C’était aussi une joie de retrouver, même à distance, des collaborateurs que je n’avais pas vus depuis des mois, et c’est là que nous nous sommes rendu compte à quel point nous vivions tous isolés depuis le début de cette pandémie. Plus j’en parle au cours de ces entrevues, plus je m’aperçois à quel point ce sentiment est universellement reconnu. Nous l’avons tous vécu de la même façon. Pendant les premières semaines, partout dans le monde, nous avons fait des provisions de papier de toilette, nous avons acheté de la farine ou de la levure pour faire du pain. J’ai senti que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité peut-être, les gens partout sur la planète vivaient exactement les mêmes choses, au même moment. Encore plus qu’à l’époque des grandes guerres.

Que retiendra l’humanité de cette pandémie, d’après vous ?

Les jeunes vont assurément tirer des leçons de cette pandémie, qui les a très profondément marqués. Je ne suis pas certain qu’il en sera de même pour les plus vieux. Mon fils a maintenant 17 ans et il a vécu l’entièreté de ses 16 ans confiné à l’intérieur. Il est certain que les jeunes de sa génération, et des générations qui suivront, verront cette crise d’une perspective complètement différente de la nôtre. Chaque film que je fais tient compte du moment de l’histoire dans lequel il se trouve. Une partie importante de la structure d’un drame d’horreur est toujours consacrée à refléter l’époque de laquelle il est issu. Quand on vit quelque chose d’aussi énorme, comme c’est le cas maintenant, il est remarquable de constater à quel point le caractère contemporain du film ressort. C’est ce qui m’a frappé en allant présenter In the Earth au festival de Sundance. Les gens étaient horrifiés d’avance par l’idée d’un film construit autour d’une pandémie. Ça m’a semblé un peu étrange de recevoir des critiques à propos d’une chose qui est en train de se passer. C’est comme si on voulait occulter la réalité et qu’il fallait seulement évoquer le monde d’avant. Or, on ne peut plus revenir en arrière.

PHOTO JESSE GRANT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Ben Wheatley a été inspiré par la pandémie pour écrire et réaliser In the Earth.

Pourquoi les gens sont-ils aussi friands de films d’horreur ?

Le film d’horreur ouvre la porte sur tous les types de cinéma, y compris le genre fantastique. Il permet d’être audacieux sur le plan stylistique. Il y a aussi que le cinéma d’horreur repose d’abord sur une expérience sensorielle. Il joue même souvent sur deux tableaux : le drame sur le plan narratif, et la randonnée en montagnes russes qui nous y amène. L’horreur évoque la puissance brute du cinéma.

Parlant de puissance brute du cinéma, est-ce que l’avenir de la diffusion des films en salle vous inquiète ?

L’avenir du cinéma est remis en cause depuis qu’il a été inventé. On verra bien. Mais personne ne se fatiguera jamais de se faire raconter des histoires. On évoque toujours le temps d’attention des gens qui, apparemment, rétrécit, alors que personne n’hésite à se farcir en rafale une série de 20 heures à la télé ! Tout cela est en mutation et, personnellement, je trouve ça plus excitant que jamais. Il y a même des gens de nos jours qui se plaignent d’une surabondance de contenus !

Vous avez réalisé le remake de Rebecca pour le compte de Netflix. En tant que cinéaste, votre approche de la mise en scène change-t-elle selon que vous tournez un film destiné à une plateforme ou aux salles ?

À mes yeux, c’est la même chose. Évidemment, je sais très bien que le spectateur qui verra In the Earth sur une plateforme ne vivra pas la même expérience que celui qui ira le voir en salle. Surtout dans le cas d’un film d’horreur. Et ça, je le regrette. En même temps, le nombre de spectateurs qui ont vu Rebecca sur Netflix n’a aucune commune mesure avec le nombre de spectateurs que le film aurait attirés s’il avait été présenté en salle uniquement. C’est au moins 100 fois plus. Cela dit, chaque film mène sa propre vie. Et du moment qu’il est vu, peu importe le moyen de diffusion, c’est bon à mes yeux. Les cinéphiles continueront à fréquenter les salles, parce qu’elles constituent toujours le meilleur endroit pour voir un film.

In the Earth sort en salle ce vendredi, en version originale.

Encadré :

IMAGE FOURNIE PAR ENTRACT FILMS

Affiche du film In the Earth

Parfois incohérent, et plutôt conventionnel

On ne doutera pas des bonnes intentions de Ben Wheatley. Inspiré par la pandémie mondiale, le réalisateur de Down Terrace et High-Rise a imaginé une histoire de scientifiques disparus qu’un chercheur agricole (Joel Fry) et une garde forestière (Ellora Torchia) tentent de retrouver en s’enfonçant dangereusement dans une forêt qui semble animée de forces obscures. Cette métaphore sur la nature qui veut reprendre ses droits sur l’homme est bien en phase avec la réalité dans laquelle le monde vit depuis un an, mais le scénario qu’a écrit le cinéaste est parfois incohérent, ce qui fait perdre à l’histoire son efficacité. Utilisant les codes du film d’horreur à bon escient, Ben Wheatley réserve quand même aux admirateurs du genre de bons frissons en misant notamment sur une conception sonore très élaborée, avec une trame musicale à l’avenant, signée Clint Mansell. Cela dit, pandémie ou pas, ce long métrage reste assez conventionnel dans sa forme et parvient difficilement à se distinguer des autres films du genre.

Drame d’horreur

In the Earth

Ben Wheatley

Joel Fry, Reece Shearsmith, Hayley Squires

1 h 40

Deux étoiles et demie