Dans Le club Vinland, Sébastien Ricard incarne un frère enseignant qui, dans le Québec des années 1950, cultive le sens de l’aventure chez ses élèves. La sortie de ce long métrage, un an après la date initialement prévue, nous offre l’occasion de faire le point avec un acteur à qui l’on confie souvent la tâche d’explorer les recoins les plus sombres de l’âme humaine. Il célèbre cette année le 20anniversaire de son entrée dans le monde du cinéma.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

C’était au Théâtre du Cuivre de Rouyn-Noranda, il y a quelques mois. Le club Vinland, le plus récent film de Benoit Pilon (Ce qu’il faut pour vivre, Iqaluit), était présenté à la soirée d’ouverture du Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. Pour une fois, Sébastien Ricard, acteur principal de ce long métrage campé dans le Québec d’avant la Révolution tranquille, ne s’est pas contorsionné de douleur en se regardant sur le grand écran. Un peu comme si la maturité de l’acteur de cinéma rejoignait enfin celle de l’acteur de scène.

« J’ai eu l’impression de sortir de l’école de théâtre avec une certaine maturité comme acteur de scène, mais comme acteur de cinéma, je dirais que ça n’est que récemment qu’est venue l’impression d’avoir peut-être quelque chose à donner, explique le comédien au cours d’un entretien en visioconférence accordé à La Presse. C’est une chose de se faire dire par les autres que tu fais du bon travail, c’en est une autre d’arriver toi-même à être satisfait. »

Il m’a fallu beaucoup de temps pour me sentir aussi libre au cinéma que je peux l’être au théâtre et atteindre sur un plateau ce moment qui mérite d’être fixé par la pellicule pour la postérité. Là est la force du cinéma, d’ailleurs.

Sébastien Ricard

Pendant le générique de fin du Club Vinland, chaque artisan du film a été appelé à souligner l’apport d’un enseignant ayant eu un impact déterminant dans sa vie. Sébastien Ricard a choisi de rendre hommage à Sylvie De Braekeleer, une metteuse en scène belge que l’acteur a rencontrée alors qu’il étudiait à l’École nationale de théâtre du Canada.

« J’ai pu me bâtir une confiance pendant ces quatre années d’études, mais ce n’est que pendant les tout derniers spectacles montés à l’école que j’ai eu un sentiment de légitimité sur scène. Le fait de travailler une moitié de session dans un autre milieu, avec d’autres personnes, dans le cadre d’un échange avec une école en Belgique, m’a fait un bien fou. C’est vraiment injuste parce qu’il a suffi que cette metteuse en scène, qui n’avait pas d’a priori sur moi, me dise ce que mes profs me disaient depuis quatre ans pour que je comprenne ! Ce fut pour moi un tournant. »

Une jeunesse à Québec

Né en 1972 à Québec d’un père dramaturge et poète, André Ricard, et d’une mère torontoise venue étudier la littérature à l’Université Laval au cours des années 1960, Sébastien Ricard n’a pas eu trop de difficulté à trouver sa vocation.

« Mon choix d’être comédien est directement lié à la proximité qu’avait mon père avec le milieu théâtral. Il n’a cependant jamais insisté pour que j’œuvre dans ce milieu-là à mon tour, parce qu’il en connaît bien les difficultés. Il sait le chemin de croix que ça peut représenter pour bien des gens. Il m’a cependant appuyé sans réserve quand j’ai commencé à passer des auditions. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Sébastien Ricard

« Ce n’est qu’au premier jour de mon arrivée à l’École nationale, poursuit-il, que j’ai compris que le milieu pédagogique dans lequel j’entrais n’aurait aucune commune mesure avec celui que j’avais connu jusque-là. Tous les aspects de la pratique des métiers des arts de la scène étaient représentés, tous les étudiants étaient en contact les uns avec les autres, et ce brassage-là m’a tout de suite fait beaucoup triper. J’étais comme une éponge, bien dans le moment présent, essayant de tirer le maximum de cette expérience qui allait durer quatre ans. »

L’aventure Loco Locass

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Biz, Chafiik et Batlam, de Loco Locass, en 2012

Sébastien Ricard a d’abord été connu grâce à la musique, au sein du groupe Loco Locass. À travers Batlam, cet aspect de sa personnalité d’artiste lui a permis d’exprimer son amour des mots, d’une autre façon.

« J’ai connu Biz au cégep, explique-t-il. Nous avons tout de suite fraternisé parce qu’il écrivait dans le journal étudiant. Je l’ai complimenté pour un poème qu’il avait publié, et de là est née une amitié solide qui dure encore aujourd’hui. En le fréquentant, avec d’autres amis qui partageaient le même intérêt pour la langue et les mots que nous – on passait des nuits à jouer au Dictionnaire ! –, nous avons tous découvert à cette époque le rap français, MC Solaar en tête. Il nous fallait trouver un moyen pour développer et nourrir notre passion pour la poésie et la langue, nos points de vue politiques aussi. C’est à travers la musique que nous l’avons trouvé.

« Et puis, je ne voulais pas attendre après quoi que ce soit en sortant de l’école de théâtre. Loco est né pendant que j’y étais encore. C’est d’ailleurs lors du show à la fin de la quatrième année que Chafiik est venu nous voir et qu’il s’est joint à nous. J’ai donc été connu par la musique en premier parce que je m’y suis attelé très vite, avec beaucoup d’énergie et de ferveur. »

Des personnages souvent sombres

En 2001, Sébastien Ricard a fait ses débuts au grand écran dans 15 février 1839, de Pierre Falardeau. Grand admirateur de Federico Fellini et de John Cassavetes, et bien qu’il soit exigeant dans ses choix de rôles, l’acteur affirme être néanmoins peu cinéphile, même s’il adore le cinéma.

« J’ai toujours privilégié un cinéma d’auteur, peut-être parce que mon père, qui écrit toujours, en est un. Autant au cinéma qu’au théâtre, j’aime les créateurs ayant des visions fortes. Le langage, sous toutes ses formes, est à la base de tout. Les cinéastes allant beaucoup au théâtre, ce qui est formidable, plusieurs d’entre eux m’ont vu sur scène et m’ont ensuite imaginé dans leur univers. Il est vrai qu’on m’a principalement employé pour des registres plus sombres, mais j’y vois quand même toutes sortes de lumières ! »

PHOTO FOURNIE PAR L’ACPAV

Le premier rôle qu’a tenu Sébastien Ricard au cinéma est celui d’Amable Daumais dans 15 février 1839, un film de Pierre Falardeau.

En pleine transition

PHOTO FOURNIE PAR MK2 | MILE END

Sara Montpetit, Antoine Olivier Pilon et Sébastien Ricard dans Maria Chapdelaine, un film de Sébastien Pilote

Dans Maria Chapdelaine, film de Sébastien Pilote qui sortira finalement le 24 septembre, Sébastien Ricard tient le rôle du père de l’héroïne. Ce nouveau passage dans le temps – on lui offre maintenant des rôles de père d’enfants adultes – est accueilli avec sérénité dans le cas de ce long métrage, mais il a auparavant été vécu de façon plus difficile sur scène, notamment quand celui qui interprète Vincent dans la série Une autre histoire a joué dans Sang, une pièce de Lars Norén.

« Il y a toujours quelque chose d’extrêmement impudique au théâtre, peut-être plus qu’au cinéma, étrangement. Probablement parce que tout se passe en temps réel, devant des gens, et que tu ne peux pas cacher grand-chose. J’étais donc en lien avec Émile Schneider, un jeune comédien formidable, dans une expérience presque psychanalytique, car le théâtre est transférentiel aussi. Dans le rapport que j’avais avec lui, cet élément-là jouait. Comme c’était extrêmement dur pour moi, je me suis rendu compte qu’il me fallait jouer avec ça.

« Peut-être qu’un autre acteur aurait abordé le rôle différemment, mais il était très dur pour moi d’incarner le père d’un jeune homme. Il y avait une sorte de deuil à faire à l’idée de ne pas jouer le rôle du fils, mais celui du père. C’est là que j’ai vraiment senti ce moment de transition. Je ne suis pas certain d’être passé par-dessus encore, d’ailleurs. Peut-être que si on m’offrait un rôle de père au théâtre demain matin, j’aurais encore quelques hésitations, mais je pense avoir réglé mes trucs. Au cinéma, c’est moins le cas. Je ne sais pas pourquoi. »

Paradoxalement, Sébastien Ricard ne craint pas de vieillir, au contraire.

« Nous avons dans ce métier la chance de vieillir en faisant ce qu’on aime. Et j’ose croire que je deviens un meilleur acteur au fil des années. »

Le club Vinland prendra l’affiche le 2 avril.

Sébastien Ricard en quelques rôles marquants

Ayant fait son entrée dans le monde du cinéma il y a 20 ans, dans 15 février 1839, de Pierre Falardeau, Sébastien Ricard revient sur quelques rôles marquants qu’il a tenus au grand écran et au théâtre.

Dédé, à travers les brumes (2009)

PHOTO FOURNIE PAR TVA FILMS

Sébastien Ricard dans la peau d’André « Dédé » Fortin, du groupe Les Colocs

Scénario et réalisation : Jean-Philippe Duval
Pour son premier grand rôle au cinéma, Sébastien Ricard a eu un défi de taille à relever : incarner André « Dédé » Fortin, leader du groupe Les Colocs, moins de 10 ans après sa disparition tragique. « Je n’en retiens que du bon, que du bien. André Fortin a occupé une place importante dans le cœur de beaucoup de monde et on me parle encore souvent de ce film. Ce rôle m’a aussi beaucoup apporté comme comédien de cinéma. En plongeant dans l’univers de Dédé, j’ai eu l’occasion de découvrir un grand artiste et je crois même que cette expérience a eu un impact sur ma propre façon d’écrire, de concevoir la chanson, de comprendre le Québec. »

La nuit juste avant les forêts (2010)

PHOTO FOURNIE PAR SIBYLLINES

La nuit juste avant les forêts, l’une des deux plus grandes expériences théâtrales que Sébastien Ricard ait vécues.

Texte : Bernard-Marie Koltès
Mise en scène : Brigitte Haentjens

Pendant une cinquantaine de minutes, seul sur scène, l’acteur a livré ce texte exigeant de Bernard-Marie Koltès, écrit comme une phrase qui n’en finit jamais, et confie que cette pièce pour un homme seul constitue l’une des deux plus grandes expériences théâtrales qu’il ait vécues. « La scène est toujours un endroit dangereux, surtout quand on est seul en permanence sur scène. Je vois cette pièce comme une expérience immersive, et ce défi d’acteur m’a changé, dans la mesure où j’ai pris conscience de ma capacité à le relever ! »

Richard III (2015)

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Sébastien Ricard incarne Richard III

Texte : William Shakespeare
Mise en scène : Brigitte Haentjens

« Le défi était tout à fait à l’opposé de celui de La nuit juste avant les forêts, mais il m’a marqué autant. Tenir le rôle principal sur une grande scène, dans une pièce où j’étais entouré d’acteurs que j’admire, à jouer l’une des plus grandes partitions de la dramaturgie occidentale. Avoir le premier rôle dans une grande production amène une responsabilité un peu plus grande parce que tu as le sentiment de devoir tenir la troupe aussi, avec le même engagement. Je travaille avec Brigitte [Haentjens] depuis une quinzaine d’années. Un vrai plaisir de travailler avec elle. »

Avant que mon cœur bascule (2012)

PHOTO FOURNIE PAR MÉTROPOLE FILMS

En compagnie de Clémence Dufresne-Deslières, dans une scène d’Avant que mon cœur bascule

Scénario : Stéfanie Lasnier et Sébastien Rose
Réalisation : Sébastien Rose

Dans ce quatrième long métrage de Sébastien Rose (Comment ma mère accoucha de moi durant sa ménopause, Le banquet), Sébastien Ricard incarne un personnage trouble et brutal. « J’ai adoré jouer dans ce film, et l’univers de Sébastien m’a toujours beaucoup interpellé. Il ne tourne pas assez, d’ailleurs. Il y a dans ce film un côté ‟Amérique qui pleure sur le bord des autoroutes” qui me plaît bien. »

Une jeune fille (2013)

PHOTO FOURNIE PAR K-FILMS AMÉRIQUE

Avec Ariane Legault, dans Une jeune fille

Scénario et réalisation : Catherine Martin

Dans ce drame campé au fin fond de la Gaspésie, Sébastien Ricard incarne un homme taciturne et solitaire, qui développe un lien inattendu avec une jeune fille en quête de repères (Ariane Legault). « C’est l’un des films que je préfère et il n’a malheureusement pas eu l’écho qu’il aurait dû avoir. Catherine Martin est une cinéaste dotée d’une très grande profondeur et elle est capable de l’exprimer. Ça passe à l’écran. Le scénario en donnait déjà une belle idée, mais le film est encore plus fort, au point où j’en ai été surpris quand je l’ai vu. Catherine aussi mériterait de tourner davantage ! »

Antoine et Marie (2014)

PHOTO FOURNIE PAR TVA FILMS

Sous les traits d’Antoine

Scénario et réalisation : Jimmy Larouche

Une femme porte plainte pour viol sans avoir de souvenirs précis de son déroulement. Face à Marie (Martine Francke), l’Antoine du titre est incarné par Sébastien Ricard, troublant à souhait. « Jimmy [Larouche] est un monstre de volonté, imbattable, qui a fait le pari de tourner un film autoproduit au Lac-Saint-Jean, dans lequel la communauté a participé. C’était presque du cinéma d’intervention sociale. Ça fait de Jimmy un personnage qui ne ressemble à personne d’autre. Et ses films aussi. »

Chorus (2015)

PHOTO FOURNIE PAR FUNFILM DISTRIBUTION

Avec Fanny Mallette, dans une scène du film

Scénario et réalisation : François Delisle

Dans Chorus, Sébastien Ricard se glisse dans la peau d’un père de famille exilé au Mexique, qui revient auprès des siens quand le corps de son fils, disparu 10 ans auparavant, est enfin retrouvé. « François [Delisle] est un cinéaste qui pousse sa démarche très loin. L’histoire qu’il raconte m’a bouleversé, et le travail sur l’image en noir et blanc est fabuleux. J’étais aussi très heureux d’avoir l’occasion de travailler pour une première fois avec Fanny Mallette, qui était étudiante à l’École nationale en même temps que moi ! »

L’acrobate (2020)

PHOTO FOURNIE PAR FRAGMENTS DISTRIBUTION

Avec Yury Paulau (à gauche), dans L’acrobate

Scénario et réalisation : Rodrigue Jean

Dans ce film conjugué au masculin, Sébastien Ricard incarne un homme habité par la force brute d’une attirance incontrôlable, dont la nature va bien au-delà du sexe et de la raison. « J’aime tellement les films de Rodrigue [Jean] que je ne peux qu’être heureux s’il m’offre quelque chose. Un rôle comme celui que j’ai joué dans L’acrobate, ça passe une fois dans une vie. Tu peux choisir de ne pas le faire, mais tu peux aussi choisir d’aller voir ce que ça peut changer en toi. Je pars du principe que je joue, que je me mets au service de l’œuvre. Plus j’expérimente, plus je vais loin, plus je m’approfondis comme être, et plus je peux en donner encore plus à cet art. C’est ça, mon métier. »

Sang (2020)

PHOTO FOURNIE PAR SIBYLLINES

Sébastien incarne Éric, dans la pièce Sang

Texte : Lars Norén
Mise en scène : Brigitte Haentjens

Une réécriture du mythe d’Œdipe, par le dramaturge suédois Lars Norén, disparu il y a deux mois. « Pour moi, le théâtre est un espace politique. On assiste ici à une conjonction des grands mythes. L’auteur laisse entrevoir que le théâtre est loin d’avoir fini de donner ce qu’il a à donner et il fait une démonstration exemplaire de la puissance éternelle de cet art. Cette pièce redonne ses lettres de noblesse au théâtre. Je trouve extraordinaire qu’elle ait été écrite par un de nos contemporains. » Une captation de Sang, réalisée en février 2020, est offerte sur la plateforme de webdiffusion Scéno.tv jusqu’au 30 mars.

Le club Vinland (2020)

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS OPALE

Dans Le club Vinland, de Benoit Pilon, Sébastien Ricard incarne un frère enseignant dans le Québec des années 1950.

Scénario : Normand Baillargeon, Marc Robitaille, Benoit Pilon
Réalisation : Benoit Pilon

Lancé l’automne dernier au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, Le club Vinland s’inscrit dans la lignée de films comme Dead Poets Society et Les choristes. Sébastien Ricard incarne un frère enseignant dont le sens de l’aventure, en ces années 1950, séduit la plupart de ses élèves, plus particulièrement un jeune homme un peu plus brisé (Arnaud Vachon). « Quand j’ai reçu les scènes que je devais préparer pour l’audition, je me suis dit : "Ah ! Voici quelque chose que je n’ai jamais fait." J’aime la noblesse de ce personnage. En le jouant, j’avais l’impression d’être davantage dans mon corps, comme au théâtre, et pas seulement qu’une tête qui parle à l’écran. J’aime beaucoup le cinéma de Benoit Pilon. J’aime son engagement, sa démarche. »