La cinéaste et comédienne Micheline Lanctôt est marraine depuis sa création, il y a 10 ans, du Prix collégial du cinéma québécois (PCCQ). Le film primé, qui sera dévoilé le 27 mars, sera choisi par des élèves de 54 cégeps, parmi cinq finalistes : les documentaires Les Rose, de Félix Rose, et Je m’appelle humain, de Kim O’Bomsawin, ainsi que les fictions Nadia Butterfly, de Pascal Plante, Jusqu’au déclin, de Patrice Laliberté, et Mafia Inc., de Podz. Bilan d’une année pandémique de cinéma.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi (M. C.) : Je suis allé au cinéma, au centre-ville de Montréal, le premier week-end de la réouverture des salles, et il n’y avait à peu près personne. Je me suis demandé si les salles allaient vraiment se remettre de la pandémie. Est-ce que ça t’inquiète ?

Micheline Lanctôt (M. L.) : Je suis d’avis que les gens ne peuvent pas se passer de l’expérience du cinéma en salle. Peut-être que c’est une question de génération aussi. Les plus jeunes sont déjà sur les plateformes depuis longtemps. Ce n’est pas une perte due à la pandémie. Mon fils n’a pas payé pour aller voir un film depuis 15 ans, je pense ! C’est ma génération et celle qui suit qui vont maintenir les cinémas en vie. Parce qu’on est très conscients de cette expérience-là. Le grand écran, c’est ce qui définit le cinéma. Regarder un film sur un écran d’ordinateur ou sur un téléphone, ce n’est pas la même expérience du tout.

M. C. : Je suis bien d’accord avec toi, mais je me demande s’il y aura une masse critique de gens qui pensent comme nous. Cela dit, c’est mon fils de 14 ans qui tenait à ce qu’on retourne au cinéma. Le film lui importait peu. Il attendait avec impatience la réouverture des salles pour l’expérience sensorielle.

M. L. : Je ne suis pas prophète en la matière, mais je pense qu’il y a beaucoup de salles qui vont disparaître…

M. C. : Les cinéphiles devraient permettre aux petites salles de quartier, comme le Beaubien, de subsister. Mais les multiplexes, comme les cinémas Guzzo, ne pourront pas tous survivre à mon avis.

M. L. : Guzzo ne fait pas vraiment du cinéma : il fait du cirque ! [Rires] Il vend du popcorn et des tours d’autos tamponneuses. Le cinéma est un prétexte pour entrer dans ce cirque. Ces salles-là risquent de souffrir beaucoup plus que le cinéma Moderne, par exemple, ou le Cinéma du Musée des beaux-arts. Je pense que c’est un processus naturel. Il y a une mutation qui va se faire. Mais je ne pense pas que l’expérience cinématographique de salle va disparaître.

M. C. : Si les films sont offerts sur les plateformes au même moment que leur sortie en salle, il y en a beaucoup qui vont préférer les regarder à la maison, dans le confort de leur salon, sur une télévision de 60 pouces. Le fait qu’il fallait attendre des mois avant une sortie sur les plateformes motivait les gens à aller au cinéma. Mais cette année casanière aura changé nos habitudes. Pour certains films, on ne se donnera plus la peine d’aller en salle.

M. L. : Il y a toujours eu un clivage entre le cinéma-spectacle et le cinéma plus intime. Si des salles comme le Moderne, le cinéma du Parc et le Beaubien continuent d’exister, il y aura une place pour le cinéma dit d’auteur – cette mauvaise appellation –, le cinéma à vocation moins grand public. Je pense que c’est davantage le cinéma-spectacle qui va souffrir. Parce que les studios ont fait des pertes énormes avec les blockbusters qui ne sont pas sortis. Ça va peut-être être un mal pour un bien.

M. C. : Les gros blockbusters, comme les films d’auteur, vont permettre à certaines salles de survivre. Ce sont les films commerciaux ni très spectaculaires ni très intéressants d’un point de vue artistique qui vont le plus pâtir de la situation. Ce sont ces films-là qu’on ne se donnera plus la peine de voir au cinéma.

M. L. : Honnêtement, qu’est-ce qui est sorti d’intéressant de Hollywood depuis 20 ans ? Ils sont dans le Marvel Comics à l’os. Ça ne m’intéresse pas, ces productions-là. Il y a eu beaucoup plus d’effervescence dans le cinéma non hollywoodien. C’est mon sentiment. Hollywood se répète depuis 20 ans. C’est toujours les mêmes maudits films. Je ne suis plus capable, les « pow pow », les « bang bang », les chars qui explosent ! Ces films-là sont tellement coûteux que c’est à eux que ça fait le plus mal, le fait de ne pas avoir accès au réseau de salles. Le cinéma à vocation moins grand public va subsister plus facilement, parce que les gens ont envie de sortir.

M. C. : En même temps, les films de Marvel vont rester populaires. Tu parles d’un mal pour un bien. C’est peut-être parce que plusieurs blockbusters ont été reportés que des films plus discrets ont été davantage mis en lumière ? Je pense à Nomadland, de Chloé Zhao, qui est pour moi le film de l’année. Son film précédent, The Rider, était aussi magnifique. Il a été présenté dans plusieurs festivals, mais est complètement passé sous le radar des remises de prix.

M. L. : C’est toute la promotion du cinéma qui est remise en cause. Les festivals n’existent que de façon virtuelle ou presque depuis un an. C’étaient des évènements de promotion importants. On n’imagine pas tout ce que ça peut apporter, le circuit des festivals, pour certains films. Ça va être intéressant de voir ce qui va surnager de cette pandémie.

M. C. : Ç'a été une année bien particulière. On n’a pu voir les films en salle que quelques mois. Il y a quelques films québécois qui ont malgré tout réussi à se démarquer…

M. L. : Au début de la pandémie, quand les grosses productions hollywoodiennes se sont arrêtées, il y a eu un regain du box-office des films québécois. Ça n’a pas duré parce que les salles ont fermé. Puis c’est le même phénomène qui se produit depuis la réouverture des salles (avec La déesse des mouches à feu, en tête du box-office pour la troisième semaine). C’est sûr que moins il y a de blockbusters américains, plus on a de chance au box-office. On se fait tellement tasser tout le temps que c’est inévitable. Est-ce que la disparition des blockbusters cette année fera en sorte que le cinéma québécois aura un peu plus de place sur les écrans l’année prochaine ?

M. C. : Jusqu’au déclin, qui est l’un des cinq finalistes au PCCQ, a été produit pour une plateforme numérique. Et il a été très vu. Un film de ce genre sort généralement en salle au Québec pendant trois ou quatre semaines et est vu par quelques milliers de personnes. Alors que sur Netflix…

M. L. : Il a été vu par 30 millions de personnes ! [Rires]

M. C. : Exactement. Y a-t-il pour toi un mauvais côté à cette médaille ?

M. L. : C’est comme les saucisses Hygrade : plus elles sont fraîches, plus les gens en mangent, et plus les gens en mangent, plus elles sont fraîches. Les plateformes font partie de la chaîne d’exploitation des films. Le problème avec les plateformes, même si Netflix a commencé à investir un peu ici, c’est qu’il n’y a pas vraiment d’argent qui reste localement. Ce n’est pas nouveau. Je ne suis pas pour les plateformes qui achètent des films pour les distribuer et faire concurrence aux salles. Il faut que ça reste complémentaire. Mais s’il y a 30 millions de personnes dans le monde qui ont la chance de voir un film québécois, avec des acteurs québécois qui parlent en français québécois, on serait bien caves de lever le nez là-dessus !