Lundi, on saura si le long métrage ivoirien La nuit des rois, de Philippe Lacôte, sera finaliste pour l’Oscar du meilleur film international. Coproduit au Québec (Yanick Létourneau), ce film raconte l’histoire d’un jeune homme, Roman, qui, au cœur de la prison La Maca d’Abidjan, est forcé de narrer une histoire toute la nuit s’il veut survivre. Une façon de rendre hommage à la tradition orale africaine. La Presse a joint M. Lacôte à Abidjan pour en parler.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Qu’est-ce qui a motivé le choix de cette histoire ?

J’ai rencontré un ami d’enfance qui sortait de cette prison. Il m’a raconté ce rituel consistant à choisir un prisonnier surnommé Roman qui est obligé de raconter, toutes les nuits, une histoire. Dans le réel, on ne le tue pas. Dans mon film, j’ai ajouté cette dimension pour ajouter du suspense. Cela rejoint aussi une histoire personnelle, car lorsque j’étais enfant, ma mère a été emprisonnée à La Maca pour des raisons politiques. J’allais la voir une fois par semaine et j’ai conservé des images fortes de ce lieu.

La nuit des rois est aussi le nom d’une pièce de Shakespeare. Doit-on faire des rapprochements ?

Oui. Nous avons choisi ce titre pour faire référence dès le départ aux luttes de pouvoir et aux intrigues existant dans la prison. Lorsqu’on évoque Shakespeare, on pense tout de suite à l’analyse du pouvoir, aux intrigues, aux trahisons.

Sommes-nous ici près du théâtre ?

Ma référence va plus à la performance. On crée un cercle qui ressemble pratiquement à une bataille de hip-hop. Personnellement, je trouve que le théâtre au cinéma, ça ne marche pas. L’idée par ailleurs était de rendre hommage à toute la tradition orale, toute la tradition africaine du conte.

PHOTO FOURNIE PAR AXIA FILMS

Koné Bakary tient le rôle de Roman.

En quoi le comédien Koné Bakary reflète-t-il le personnage de Roman ?

C’est la première fois qu’il joue ! Il est venu à l’issue d’un casting de deux ans mené dans tous les quartiers populaires d’Abidjan. Nous avions sélectionné 40 jeunes avec qui nous sommes partis en atelier durant deux mois. Koné s’est fait tout de suite remarquer. J’ai eu une réelle affinité avec lui. Nous sommes arrivés à dialoguer, à nous comprendre sans même nous parler.

On peut s’attendre à beaucoup de violence dans un drame carcéral. Vous êtes allé ailleurs. Pourquoi ?

C’est un choix personnel. La violence en prison a beaucoup été montrée. Mon objectif était d’observer les prisonniers comme une société à part entière, avec ses codes, ses lois, ses croyances. Et de voir comment cette société crée un gouvernement et produit ses propres mythologies, son propre récit et son propre imaginaire. Mon travail porte beaucoup sur le questionnement de la violence.

Et ici, comment vous êtes-vous penché sur la violence ?

Dans La nuit des rois, Roman est déjà sous l’emprise d’une violence. Quand on vous dit : vous allez raconter une histoire toute la nuit, sinon vous êtes mort, vous devez lutter contre cette violence par les mots. De plus, l’histoire que mon personnage raconte est celle de Zama King, un vrai jeune d’Abidjan, chef de gang (les Microbes) et qui a été lynché et tué par la population. Après avoir vu les images de sa mort sur les réseaux sociaux, j’ai eu envie de raconter cette histoire.

La Maca était-elle une prison déjà étiquetée dans le passé ?

C’est une prison difficile, car surpeuplée. Elle a été construite pour 1500 prisonniers et il y en a maintenant 5000 ! Ça déborde, il y a beaucoup de violence, des caïds, etc. Certains prisonniers, avec de l’argent, peuvent s’en sortir, mais pour la majorité, c’est un vrai calvaire. Et il y a beaucoup de jeunes, car en Côte d’Ivoire, plus de 70 % de la population a moins de 30 ans.

PHOTO DE TOBIE MARIER ROBITAILLE FOURNIE PAR AXIA FILMS

Philippe Lacôte en compagnie du directeur de production, Christian Lambert, sur le plateau du film

Quel est l’apport du Québec dans le film ?

J’aime mieux dire que le film a été fait ensemble plus que de parler de coproduction. Le chef opérateur est québécois, toute l’équipe image aussi. Le montage des images, le montage du son, le bruitage, la colorisation ont été faits à Montréal. Je m’y suis installé quelque temps. Artistiquement, humainement, techniquement, c’est un gros apport !

Au début de votre carrière, vous avez beaucoup travaillé à la radio et sur des reportages sonores. Cette dimension reste-t-elle de première importance ici ?

Tous mes films sont très importants au son. J’essaie toujours de faire en sorte qu’ils racontent quelque chose de manière autonome avec le son. À partir du moment, comme ici, où je situe l’histoire dans une prison au cœur de la forêt, on peut explorer les bruits de cette forêt, des animaux, des portes de la prison, des gamelles, etc. De manière réaliste comme magique. En fait, les prisons sont rythmées par les sons.

La nuit des rois sort le 12 mars en salle et en vidéo sur demande au Québec