Dans My Salinger Year, de Philippe Falardeau, Sigourney Weaver incarne l’agente littéraire du célèbre auteur reclus J. D. Salinger. L’adaptation cinématographique du livre autobiographique de Joanna Rakoff prendra l’affiche le 5 mars, après avoir été présentée en première mondiale il y a un an, en ouverture du Festival de Berlin. Entrevue avec une icône récalcitrante du cinéma, réalisée en octobre dernier.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi : Je me demandais comment se portait votre français ?

Sigourney Weaver : Dans la dernière année, j’ai fait un épisode d’Appelez mon agent [série française offerte sur Tou.tv et Netflix]. Mon français n’était pas mauvais. Je jouais une version beaucoup plus glam de moi-même ! C’est très amusant de travailler en français. J’ai beaucoup apprécié le fait de pouvoir discuter en français avec l’équipe technique du tournage du film [My Salinger Year] à Montréal. C’est une langue magnifique. Ce n’est pas si facile de jouer en français pour moi, mais je me suis bien préparée pour Appelez mon agent et j’ai eu de l’aide. Une fois sur le plateau, je me sentais à l’aise.

M.C. : Philippe Falardeau s’est rendu à New York pour vous convaincre d’accepter ce rôle. Êtes-vous difficile à convaincre, en général ?

S.W. : Je suis assez exigeante lorsque je lis un scénario. Je veux qu’il ait une structure claire et qu’il transcende les personnages. Je suis tombée amoureuse du scénario de Philippe. Il était tellement bien écrit. Il a réussi naturellement à créer une histoire intéressante à de nombreux niveaux. C’est le récit d’apprentissage d’une jeune femme qui rêve d’être écrivaine, mais aussi une réflexion sur notre rapport à la littérature, notre amour des écrivains et notre désir de nous plonger dans les univers que les livres racontent. D’une certaine façon, c’est une lettre d’amour au vieux monde littéraire. Mais pour beaucoup d’entre nous, les livres ont toujours la même importance. J’ai déjà voulu être écrivaine, alors pour moi, c’était formidable de faire partie de ce projet.

M. C. : Vous dites que vous êtes exigeante lorsque vous lisez un scénario. Comment procédez-vous ? Votre agent fait un premier tri ?

S.W. : J’ai eu beaucoup de chance en ce qui concerne le scénario de Philippe. Je venais de terminer le tournage d’Avatar lorsqu’on me l’a envoyé. Je ne l’ai pas remarqué au début et il est resté sur mon bureau pendant quelques semaines. Philippe devait penser que je mangeais des chocolats en me prélassant sur un fauteuil avec mon chien ! Lorsque je l’ai finalement lu, j’espérais que le rôle soit toujours disponible. Je voyais bien que ce serait un film formidable. Philippe est venu me rencontrer à New York. C’est un cinéaste tellement merveilleux. Il est formidable avec les acteurs. Il a un flair pour la distribution des rôles. Nous avions Yanic Truesdale, Colm Feore et de nombreux autres brillants acteurs canadiens. L’atmosphère sur le plateau était très relaxe. On aime ce qu’on fait et ça paraissait.

M.C. : Vous vouliez être écrivaine. Est-ce que les romans de J. D. Salinger vous intéressaient ou, comme le personnage de Joanna (interprété par Margaret Qually), vous n’aviez pas lu ses livres plus jeune ?

S.W. : Bien sûr, j’ai lu J. D. Salinger à l’adolescence. Mais le fait que Holden Caulfield [personnage principal de The Catcher in the Rye] soit un garçon a sans doute fait en sorte que le livre ne m’a pas autant marquée que d’autres. Pas autant que ceux de F. Scott Fitzgerald, que j’ai tous lus. J’ai beaucoup aimé Franny and Zooey, et aussi les nouvelles de Salinger. Je savais qu’il était un reclus, mais je n’en savais pas beaucoup plus sur lui. Philippe a réussi à rendre si vivant et vibrant dans le film ce personnage que l’on ne voit presque jamais. Lorsqu’il dit à Joanna : « Tu es écrivaine, écris ! », j’en ai eu les larmes aux yeux en voyant le film à Berlin. C’était un moment si vrai.

M.C. : votre personnage est inspiré d’une agente littéraire new-yorkaise qui a existé, et qui protégeait jalousement la vie privée de J. D. Salinger. Dans quelle mesure vous êtes-vous intéressée au parcours de cette femme ?

S.W. : J’aime faire des recherches sur les gens que j’incarne, même si la Margaret que j’interprète est assez différente de cette agente. J’ai visité l’agence littéraire où elle travaillait et j’ai fouillé dans les vieilles archives. Il y avait des lettres manuscrites de F. Scott Fitzgerald. J’ai interviewé une de ses anciennes assistantes. C’était un personnage brusque et intimidant, mais aussi profondément humain, qui voulait protéger Salinger et son sentiment de vulnérabilité et de méfiance envers le monde moderne. J’ai rencontré au fil des années des femmes qui ont dirigé des agences littéraires et des maisons d’édition, et elles sont toutes flamboyantes, autoritaires, plus grandes que nature. C’est un univers fascinant. Et c’était un plaisir de pouvoir jouer une de ces femmes de tête.

M.C. : Vous avez joué dans une grande variété de films, tant des films d’auteur que des blockbusters. C’est important pour vous d’alterner entre une superproduction comme Avatar et un film indépendant ?

S.W. : Je ne pense jamais aux films en ces termes. Après un gros film qui prend beaucoup de temps à faire, ça fait plaisir de faire quelque chose de plus intime et organique. Mes partenaires de jeu étaient formidables et Philippe est un réalisateur vraiment très doué, avec qui j’espère de nouveau travailler.

M.C. : Vous accepteriez de faire un autre film avec lui…

S.W. : Ce n’est pas que je l’accepterais ! J’adorerais faire un autre film avec lui. J’aimerais trouver un autre projet à faire avec lui. Je l’ai adoré. Il est si talentueux. On a eu beaucoup de plaisir à travailler ensemble.

M.C. : Il répète en entrevue que vous êtes une icône et qu’il a été impressionné de vous rencontrer. L’avez-vous senti intimidé de travailler avec vous ?

S.W. : Vous savez, je ne me perçois pas comme ça. J’essaie de ne pas y penser. Je connaissais déjà un peu Philippe. Dès le premier jour, il était en confiance et s’est assuré qu’on soit tous à l’aise. Parfois, certains réalisateurs ne me dirigent pas, parce qu’ils croient que je n’en ai pas besoin étant donné que j’ai fait beaucoup de films. Je ne me sens jamais comme ça ! Philippe m’a vraiment aidée à trouver le bon équilibre pour le personnage de Margaret, que je rendais trop accessible au départ. Il m’a dit qu’il la voulait plus intimidante. J’avais vraiment besoin de ses encouragements pour l’amener plus loin. Et, bien sûr, il avait raison.

IMAGE TIRÉE DU SITE IMDB

Sigourney Weaver dans Alien, en 1979

M.C. : Vous n’aimez pas le mot icône ! Je remarquais récemment qu’à l’occasion de votre anniversaire [elle a eu 71 ans en octobre], les réseaux sociaux de publications spécialisées en cinéma vous rendaient hommage avec des extraits de vos films les plus connus : Alien, Working Girl, Gorillas in the Mist, The Ice Storm…

S.W. : Je ne suis pas sur les réseaux sociaux, donc je n’ai pas vu ça ! Mais c’est très flatteur que le travail que j’ai fait ait encore une résonance pour certaines personnes. J’en suis très honorée. Surtout que j’ai eu l’occasion de travailler sur un très large éventail de films, ce qui est très gratifiant pour un acteur. Mais sincèrement, qui se promène en disant « Je suis une icône » ? [Rires]

M.C. : Vous êtes aussi un modèle pour bien des femmes, notamment de jeunes actrices. Vous avez incarné des rôles de femmes fortes, et pas seulement dans des films d’action très physiques. Être considérée comme une source d’inspiration vous gêne ?

S.W. : Franchement, lorsque je suis sur un plateau, je suis généralement la personne la plus âgée ! Ce que j’aime, c’est de travailler avec des gens plus jeunes. Lorsque j’ai commencé au théâtre, il y avait une telle discipline : il fallait être à l’heure, préparée, connaître ses répliques. Dans notre monde un peu fou, j’essaie d’incarner ces principes et de montrer que peu importe l’expérience qu’on a, on n’est jamais trop préparé. On peut être relaxe, mais il faut toujours travailler fort et s’investir complètement. C’est une chose que d’être un modèle en théorie, c’en est une autre d’entrer réellement en contact et d’apprendre de ses camarades de jeu, qu’ils soient plus jeunes ou plus âgés. C’est ce que j’ai toujours aimé de ce métier.