Viggo Mortensen aura dû attendre sa jeune soixantaine avant de pouvoir enfin matérialiser son vieux rêve de réaliser un long métrage en portant à l’écran un scénario qu’il a écrit. Sans être véritablement autobiographique, Falling fait quand même resurgir en lui quelques souvenirs d’enfance. Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Au début de l’entrevue accordée à La Presse par visioconférence, Viggo Mortensen insiste pour que tout se déroule dans la langue de Molière. L’acteur maîtrise d’ailleurs très bien le français, laissant parfois même entendre un léger accent québécois dans quelques sonorités, sans doute un vestige des années où il a vécu non loin de notre frontière. Mais le célèbre Aragorn passe quelques fois à l’anglais pour faire valoir une idée de façon plus précise.

L’artiste aux multiples talents propose, à 62 ans, un long métrage dont il a écrit le scénario, signé la réalisation, assumé la production et composé la trame musicale. Même s’il s’agit de son tout premier film à titre de cinéaste, Falling est le résultat d’une longue démarche.

« Mon désir de réalisation n’est pas nouveau, explique Viggo Mortensen. J’ai toujours été intéressé par le travail d’équipe, par l’idée de mettre des efforts collectifs au service d’une histoire. Depuis au moins 25 ans, j’ai essayé plusieurs fois de porter à l’écran des scénarios que j’ai écrits, mais je n’ai jamais pu trouver le financement adéquat pour les tourner. Pour Falling, il m’a fallu quatre ans avant de pouvoir le faire. J’ai voulu raconter cette histoire parce qu’il m’importait d’évoquer un peu ce que j’ai appris de mes parents, surtout de ma mère, et aussi d’exprimer ce que je ressens pour eux. Pour le meilleur et pour le pire. »

Un point de départ personnel

Falling est un drame familial dont Viggo Mortensen a commencé à écrire le scénario en 2015, en couchant d’abord sur papier des réflexions au cours d’un vol qui le ramenait chez lui après avoir assisté aux funérailles de sa mère. L’écriture a évolué au point où bien des éléments fictifs se sont greffés à l’histoire, mais le récit fait quand même écho à une dynamique familiale dont il connaît bien les ressorts. Utilisant de nombreux retours en arrière, notamment des scènes où un père intimidant — aujourd’hui au début de la démence — n’a de cesse de mettre son fils à l’épreuve de sa conception toxique de la virilité, Viggo Mortensen explore la complexité d’une relation entre un père et un fils. Le père des plus jeunes années est incarné par l’acteur suédois Sverrir Gudnason, et celui du présent par Lance Henriksen. Ce dernier, vu jusqu’ici dans des rôles de soutien, livre une puissante performance.

PHOTO FOURNIE PAR MÉTROPOLE FILMS

Lance Henriksen et Viggo Mortensen sur le plateau de Falling

Ce personnage est dur et très exigeant sur le plan émotif. Depuis des années, depuis même l’époque de Dog Day Afternoon, il y a toujours eu quelque chose chez Lance qui m’attire, peu importe le personnage qu’il incarne ou le genre de film dans lequel il joue. Je n’ai pas écrit le scénario en pensant à lui, mais je me suis vite dit que Lance pourrait surprendre les gens, peut-être aussi lui-même. Aujourd’hui, je ne pourrais pas imaginer un autre acteur que lui dans ce rôle.

Viggo Mortensen

Falling est une coproduction entre le Canada et le Royaume-Uni, tournée en majeure partie en Ontario, gratifiée en outre d’une participation de David Cronenberg dans le rôle d’un médecin. Viggo Mortensen a développé au fil des ans une grande complicité avec le cinéaste canadien, signataire de A History of Violence, Eastern Promises et A Dangerous Method. Par ailleurs, il est à noter qu’aucune société de production américaine ne figure au générique du film. Il ne s’agit pourtant pas d’un choix délibéré de la part de Viggo Mortensen.

« Au départ, j’ai bien essayé de le faire produire aux États-Unis, mais je ne sais si c’est à cause de la teneur du scénario et du sujet un peu difficile, le fait est que ça n’a pas marché. C’est peut-être aussi que, même si on me connaissait comme acteur, je n’avais pas encore fait mes preuves à titre de réalisateur. Je peux quand même comprendre les réticences, particulièrement avec une histoire comme celle-là. Et puis, j’ai souvent tourné au Canada, y compris au Québec, et j’étais déjà bien au fait de la compétence des équipes. C’était comme tout naturel pour moi. »

Un rôle imprévu

La notoriété de celui qui a commencé sa carrière au cinéma dans Witness, de Peter Weir, pour plus tard devenir l’une des plus grandes vedettes du cinéma mondial grâce à la trilogie du Seigneur des Anneaux, de Peter Jackson, a fait en sorte que le nouveau cinéaste a dû se résoudre à se glisser lui-même dans la peau du personnage principal de son film. Cela n’était pas prévu.

« Au-delà du plaisir de donner la réplique à Lance, ma présence comme acteur dans le film était plus rassurante pour les financiers. Le producteur en moi a aussi fini par trouver bonne l’idée de ne pas avoir à payer son acteur principal, ni son scénariste, ni son compositeur ! »

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Viggo Mortensen et Terry Chen forment un couple dans Falling.

Bien malgré lui, Viggo Mortensen a ainsi été entraîné dans le débat sur la représentation de l’identité sexuelle à l’écran. Le personnage qu’il incarne étant homosexuel, et marié avec un conjoint (Terry Chen), certaines voix se sont élevées pour dire que le rôle aurait dû échoir à un acteur gai.

Il ne me viendrait jamais à l’esprit de demander à un acteur à qui je compte offrir un rôle quelle est son orientation sexuelle. Je n’ai en tout cas pas posé la question à Terry Chen. Je n’ai pas l’impression non plus que les acteurs gais souhaitent jouer uniquement des personnages gais. Et puis, je me demande aussi pourquoi les gens présument que je ne suis pas homosexuel moi-même.

Viggo Mortensen

« Si jamais quelqu’un me pose la question, je répondrai simplement [en anglais] : None of your f… g business [Pas de vos maudites affaires] ! Évidemment, il y a certaines limites — je ne me verrais pas candidat pour interpréter un personnage américain d’origine asiatique, par exemple —, mais, pour l’instant, ce débat est clos à mes yeux », continue-t-il.

Cannes et… le CH !

Au Festival de Cannes, Viggo Mortensen compte quelques montées des marches à son actif à titre d’acteur, mais jamais en tant que cinéaste. Falling fait partie de la sélection officielle cannoise de 2020.

« Tous ceux qui ont travaillé sur ce film étaient ravis d’avoir été sélectionnés, et j’avais très hâte de gravir les marches du Grand Théâtre Lumière avec l’équipe pour être accueilli par Thierry Frémaux [le délégué général]. Hélas, cela n’a pas été possible, car le festival a été annulé en raison de la pandémie. Mais d’avoir été sélectionné restera toujours un honneur. »

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Même sur le plateau de son film, Viggo Mortensen reste un fidèle partisan du Canadien de Montréal.

Même s’il vit à Madrid depuis maintenant quelques années, Viggo Mortensen reste par ailleurs fidèle aux deux clubs sportifs dont il est un supporteur indéfectible : l’Atlético San Lorenzo de Almagro de Buenos Aires pour le foot, et le Canadien de Montréal pour le hockey. Sa dévotion pour le CH est d’ailleurs visible dans Falling…

« D’ici, je suis ce qui se passe pour les Habs tous les jours, et j’essaie de voir tout ce que je peux, même si ce n’est pas toujours évident. »

Viggo Mortensen a par ailleurs écrit deux scénarios pendant la pandémie. Il espère tourner l’un d’entre eux dès l’an prochain. « En espérant ne pas devoir attendre 25 ans pour le faire ! »

Falling (Chute libre est le titre en français) sera offert en vidéo sur demande le 5 février, en version originale anglaise et en version originale sous-titrée en français.