La dernière fois qu’ils s’étaient retrouvés tous les trois autour d’une table, c’était pour une bière au Festival de Munich, où leurs films étaient présentés en 2009. Au début de l’automne, nous avons réuni sur la terrasse d’un café de Montréal les cinéastes Benoît Pilon (Ce qu’il faut pour vivre, Iqaluit), Kim Nguyen (Rebelle, Two Lovers and A Bear) et Myriam Verreault (Kuessipan). Discussion autour d’un thème : raconter l’autre au cinéma aujourd’hui.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Marc Cassivi (M. C.) : Inspiré par une réflexion d’Anaïs Barbeau-Lavalette, j’ai eu envie de vous entendre sur comment, aujourd’hui, on raconte l’autre dans notre cinéma. Est-ce que les choses ont évolué dans le bon sens ou pas ? Douze ans plus tard, pourrais-tu tourner Ce qu’il faut pour vivre (dont le personnage principal est un Inuit) de la même manière, Benoît ?

Benoît Pilon (B. P.) : Je me suis posé la question à la suite d’un projet documentaire que j’ai proposé récemment sur différentes communautés autochtones du Canada. Assez rapidement, j’ai compris que le fait que j’étais un homme blanc posait problème. On m’a même dit clairement que si j’étais une femme, ce serait moins pire. C’était clair : ce n’était pas possible. C’est sûr que ça m’a fait un choc, parce que ça fait plusieurs années que je m’intéresse aux questions autochtones. J’en prends acte. Je ne peux pas faire grand-chose. On entre dans un schéma où il y a certains « autres », trop différents de nous, auxquels il devient suspect de s’intéresser. Parce qu’on a des privilèges…

Comme cinéaste, on raconte presque toujours l’autre. On s’intéresse aux autres. On a le désir de raconter des histoires qui sont rarement les nôtres.

Benoît Pilon

M. C. : Les autochtones n’ont pas souvent eu l’occasion de se raconter eux-mêmes. Est-ce que raconter l’autre, c’est nécessairement prendre sa place ?

B. P. : Tout est dans la façon de faire, d’intégrer les gens de différentes communautés dans le processus et de faire en sorte qu’ils en tirent quelque chose eux aussi. Je crois beaucoup à ces questions-là. C’est important qu’on se les pose. Mais jusqu’où a-t-on le droit ou pas de raconter l’autre ? Il y a un équilibre à trouver. Notre histoire, qu’on le veuille ou pas, si on parle des autochtones, est commune. On a le droit de s’intéresser à comment on a agi avec eux et de raconter des histoires qui nous mettent en relation. Je ne raconterais jamais une histoire qui leur appartient en propre. Je ne m’en sentirais pas du tout la légitimité. Mais l’histoire d’une rencontre, comme Ce qu’il faut pour vivre ou Iqaluit, pourquoi pas ? C’est aussi notre histoire, difficile et compliquée, avec les peuples autochtones. On a non seulement le droit, mais le devoir d’y réfléchir.

Kim Nguyen (K. N.) : On assiste à un retour du balancier. Je crois qu’il faut attendre que de l’eau ait coulé sous le pont. Dans deux ans, ce sera sûrement différent. En ce moment, il y a des plaques tectoniques qui bougent, et c’est très compréhensible. Mais on est peut-être allés loin d’un côté et on finira par trouver un équilibre.

M. C. : Je pense à Rebelle (finaliste à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2013), par exemple. Si tu avais à refaire le film aujourd’hui, est-ce que ce serait avec autant de liberté ?

K. N. : Je n’en ai aucune idée. Je le ferais avec autant de conviction. Je serais aussi à l’aise de confronter ceux qui doutent de ma démarche parce que je ne suis pas congolais. Il y a eu un débat à la CBC, quand on a présenté le film, et une femme afro-canadienne, qui n’était pas du Congo à ma connaissance, disait qu’elle avait de la misère à apprécier le film, à cause de mes origines. J’aurais aimé avoir un droit de réplique. Il y a quelque chose de rétrograde à penser qu’on est binaires tant sur le plan de l’identité sexuelle que culturelle. C’est tellement plus complexe.

M. C. : C’est comme si on te renvoyait constamment à tes origines vietnamiennes, en limitant ton carré de jeu à ça et à la Gaspésie (les lieux d’origine de ses parents). Les vallées de la Matapédia et du Mékong…

K. N. : Il faut que je trouve des personnages métissés, vietnamo-amquiens ! On ne peut pas contraindre les cinéastes à parler de l’endroit d’où ils viennent. Par contre, c’est important que l’on puisse critiquer des films qui sont mal faits et des cinéastes qui n’ont pas bien fait leurs devoirs.

Le problème, c’est que le pouvoir est dans les mains des Blancs. À partir du moment où il y aura une diversité devant et derrière l’écran, il n’y aura plus de problème.

Myriam Verreault

Myriam Verreault : La démarche est importante. Je revendique le droit de faire un film, malgré les critiques. Autant il y a des critiques binaires, autant il y a des films simplistes et autant il y a des critiques sensées, autant il y a des films sensibles. Ce n’est pas tant de raconter l’autre qui pose problème que de le faire en respectant une éthique. Pour moi, il faut qu’il y ait consentement. L’affaire Kanata a explosé alors que j’étais en montage de Kuessipan. J’ai eu, oui, la chienne de sortir ce film-là ! Mais avec une réflexion poussée, avec des discussions, on a pris la bonne décision et les critiques ne sont pas venues. Les gens ont vu qu’il y avait des Innus qui allaient profiter du processus. Ils ont travaillé sur le projet, ils ont pris de l’expérience, il y a eu une vraie conversation.

K. N. : Ce sont des réalités très diaphanes. Tout est dans les nuances. Je comprends très bien la colère des gens qui sont sous-représentés, à tous les niveaux. Il faut comprendre le contexte. Il y a un ras-le-bol qu’il faut comprendre.

B. P. : C’est pour ça que je pense qu’il est absolument urgent qu’il y ait de l’information et des sommes disponibles pour que les différentes communautés qui ont envie de s’exprimer puissent le faire et raconter leurs propres histoires. J’appelle de tous mes vœux que les talents soient développés, autant du côté des réalisateurs que des acteurs. Par ailleurs, j’espère aussi que comme artiste, on puisse continuer d’échanger.

M. V. : La clé est là ! La clé, c’est d’avoir le goût de créer avec quelqu’un qui ne te ressemble pas. Avec l’autre. Quand on réalise, on a un peu l’impression de tout contrôler. En faisant ça, on perd un peu le contrôle. Le fait de choisir [pour Kuessipan] des acteurs non professionnels de la réserve était plus hasardeux. Mais il n’y avait pas, pour moi, d’autre manière de faire. C’est ce qui fait la singularité du film. J’espère que les réalisateurs que je connais, comme Benoît et Kim, vont continuer de réaliser des films sur l’autre. Il ne faut pas que ce soit un interdit. Mais il faut saisir l’occasion de réfléchir sur comment on le fait. Parce que certains ont fait ça tout croche, en se croyant supérieurs à leur sujet, en posant sur l’autre un regard hautain. C’est ce qui a provoqué le ras-le-bol. Je pense que la crise sera bénéfique et qu’elle va donner de meilleurs films. Avant de rencontrer Naomi [Fontaine, coscénariste de Kuessipan, adaptation de son roman homonyme], j’avais commencé à écrire un scénario avec des personnages autochtones. C’était pourri ! Parce que c’était ma vision de fille de 30 ans de Loretteville qui s’imaginait être juste alors que je ne l’étais pas du tout.

Ce que j’aimerais, c’est qu’on reconnaisse que la torsion de la réalité est dans la nature de notre travail.

Kim Nguyen

K. N. : Kafka a écrit Amerika avec un « K ». Il n’a jamais voyagé en Amérique. L’impressionnisme et le surréalisme sont des mouvements en peinture qui ont été extraordinaires parce qu’ils ont tordu la réalité. Il faut faire attention de ne pas perdre cette autorisation-là, dans la mesure où l’intention première est de bonne foi. Par les détours de notre cerveau, on projette quelque chose qui n’est pas la réalité. C’est ce qu’on aspire à faire. Il reste que lorsque j’ai fait le casting de Two Lovers and a Bear, je voulais Tatiana Maslany, qui est une actrice extraordinaire. Mais j’avais un gros malaise à ce qu’elle joue une Inuite. Alors on a changé le scénario pour en faire un personnage métissé, qui a différentes origines. J’aurais compris qu’il y ait un malaise.

M. C. : Les Oscars ont dévoilé de nouvelles normes en matière de diversité, avec des quotas pour les groupes ethniques sous-représentés. Vous en pensez quoi ?

K. N. : Je ne suis pas sûr que je suis d’accord avec ça ! Quand tu es rendu au bout d’un exercice méritoire, je ne sais pas s’il devrait y avoir des quotas. C’est vraiment au moment de la formation qu’on devrait donner la chance aux artistes de partout de se développer pour que le cinéma soit plus représentatif de ce qu’est notre société. Avec idéalement et ponctuellement, pour que ce ne soit pas des dogmes, des ajustements aux normes, comme la représentativité des femmes au cinéma. On verra ce que ça donne dans trois ans, en espérant que ces normes correctrices soient temporaires.

M. V. : Dans un monde idéal, il n’y aurait pas de quotas, ni aux Oscars ni à la SODEC. Mais on n’est pas dans un monde idéal ! Je suis d’accord qu’il faut garder la tête froide et se méfier des extrêmes, d’un côté comme de l’autre. De ceux qui critiquent en faisant fi du contexte et de ceux qui disent que toute cette discussion sur la diversité, c’est de la « cancel culture ». En 2020, avec tout ce qui s’est passé, sans doute que j’aurais eu encore plus peur de faire Kuessipan et peut-être que je ne l’aurais pas fait. Mais ç’aurait été dommage.

B. P. : Pour répondre à ta première question : si je faisais Ce qu’il faut pour vivre aujourd’hui, probablement que j’aurais des bâtons dans les roues et que j’appréhenderais certaines critiques. Mais je comprendrais d’où viennent ces critiques.