Dans le film L’âge des ténèbres, sorti en 2007, Jean-Marc (joué par Marc Labrèche), est un fonctionnaire désabusé qui fuit la réalité dans des fantasmes très communs — comme celui d’être interviewé pour un roman à succès fictif, Un homme sans intérêt, chez Thierry Ardisson.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Ce qui m’avait frappée dans L’âge des ténèbres, qui est pratiquement un film d’anticipation, c’est la lourdeur de cette réalité, des souffrances innombrables noyées dans une bureaucratie qui siège au Stade olympique, pendant qu’autour de Jean-Marc, les nouvelles parlent de la H1N1 et que les gens portent des masques, et qu’il se rend régulièrement au chevet de sa mère atteinte d’alzheimer dans un CHSLD. Ce n’est que dans l’art qu’il retrouve un peu la paix d’esprit.

Le cinéaste Denys Arcand, 78 ans, qui a toujours eu un regard acéré sur la société québécoise, en plus de souligner le déclin et la chute de l’empire américain, a accepté de répondre à mes questions, de son appartement à Montréal où il est confiné.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Denys Arcand en 2018

Le monde de la santé traverse plusieurs de vos œuvres, à commencer par le documentaire La lutte des travailleurs d’hôpitaux en 1976, puis Jésus de Montréal, Les invasions barbares… Vous avez déjà dit que vous aviez peur du système de santé québécois. Et c’est celui-là qu’on voit en péril en ce moment.

Je me félicite tous les jours de ne pas être dans un CHSLD. J’ai l’âge, alors si j’étais là, ce serait vraiment dangereux. Un député conservateur que l’on a accusé d’être un monstre disait que, de toute façon, l’espérance de vie dans un CHSLD est de deux ans… Ce n’est pas réjouissant.

Mes beaux-parents, qui ont plus de 70 ans, mais qui sont en forme et autonomes, se font regarder de travers quand ils sortent. Comment trouvez-vous qu’on traite les aînés dans tout ça ?

Je pense qu’ils subissent probablement une mauvaise lecture des statistiques. Quand vous lisez les statistiques, c’est « oh, mon dieu, les trois quarts des morts sont des gens de 70 ans et plus », donc il faut les confiner. Alors qu’il faudrait probablement mettre par-dessus ça une autre grille, sociologique si vous voulez, dans le sens que si vous avez 70 ans et plus et que vous êtes dans un CHSLD, vous allez mourir, c’est sûr. Si en plus de ça, vous êtes pauvre… Les gens qui sont pauvres sont en général plus malades. Vos beaux-parents sont victimes d’une mauvaise lecture des statistiques.

Dans L’âge des ténèbres, les nouvelles parlent de la H1N1, les gens portent des masques partout… C’est un peu prophétique.

En fait, c’est juste d’être à l’écoute. Il faut regarder autour de soi, tout simplement. Quand j’ai fait ce film-là, je venais de perdre mon père et ma mère, et des gens proches de moi, j’allais souvent dans les hôpitaux. C’est simplement une observation exacte de ce qui se passe, qui est complètement différente des déclarations officielles des politiciens qui sont forcément optimistes. J’ai toujours dit que les films que je fais sont simplement des regards sur la société. Mais souvent, quand on fait ça, on se bute à la critique, les gens disent que vous êtes indûment pessimiste, ou indûment cynique.

PHOTO FOURNIE PAR ALLIANCE FILMS

Denys Arcand et Marc Labrèche sur le plateau de L’âge des ténèbres

En quelques générations, les choses ont changé, les personnes âgées ne restent plus avec leur famille en général.

On n’y reviendra pas. Il faudrait renverser le cours de l’histoire de l’humanité. Quand moi j’étais tout jeune, grand-maman était là, dans sa chaise berçante près du poêle, et de temps en temps, elle dormait, parce qu’elle était vieille. La vieillesse faisait partie de nos vies, comme la mort d’ailleurs. Alors qu’aujourd’hui, la mort, ce sont des spécialistes qui s’occupent de ça. Les gens meurent loin, à l’hôpital aux soins intensifs, on ne veille plus le cadavre. Le corps est pris quelque part par des spécialistes, amené dans un salon funéraire et très souvent brûlé tout de suite, et tout ce qui reste est une urne. Mais les gens ne sont pas pour recommencer à garder leurs aînés chez eux, tout le monde travaille. Il faut vivre avec ça. Les vieux vont dans des endroits de vieux et c’est le mieux qu’on puisse faire, en essayant que ces endroits-là soient le plus agréable possible à vivre.

Vos parents ou vos grands-parents ont-ils été marqués par ce genre de catastrophe ?

Oui, bien sûr. Il y a toujours eu des catastrophes. Dans le cas de mon père, c’était la crise économique des années 30, il s’en souvenait très bien. Il se souvenait aussi de la grippe espagnole, qui a été très violente au Québec. Le coronavirus, ce n’est rien comparé à la grippe espagnole. C’est énorme, la quantité de morts qu’il y a eu, plus que de soldats à la Première Guerre mondiale, qui était une boucherie. Plein de gens de la famille de mon père étaient morts. Moi, quand j’étais jeune, je me souviens de la poliomyélite, mon frère en a été atteint, mais heureusement, il n’a presque pas eu de séquelles. Tous les étés, il y avait une épidémie de polio, ma mère était complètement affolée de ça.

Comment trouvez-vous le gouvernement Legault dans tout ça et surtout la réaction plutôt très favorable des Québécois envers le trio de 13h ?

Je pense qu’ils font leur possible et sur le plan politique, c’est très bien. M. Legault se comporte comme Lucien Bouchard s’était comporté pendant la crise du verglas. Et il n’y a rien de plus rassurant pour une population que d’avoir un bon père de famille qui apparaît régulièrement. Sur le plan politique, c’est la meilleure chose qui pouvait arriver à François Legault. Sa réputation va être au zénith, avec raison.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre François Legault 

Des gens, souvent à gauche, le comparent à Duplessis dans son nationalisme. Et vous connaissez bien Duplessis.

Duplessis a été au pouvoir très longtemps. Il savait quelque chose que les gauchistes ne savaient pas. Ce sont des gens qui parlent en prise directe avec la population. Et il y a toujours eu au Québec une place politique pour quelque chose qui soit de l’autonomisme provincial de centre droit. Cette place-là était laissée vacante. Le Parti québécois au tout début prenait une partie de ça et, [plus tard], s’en est éloigné. C’était une place qui ne demandait qu’à être prise. La CAQ et M. Legault, s’ils jouent bien leurs cartes, peuvent être au pouvoir très longtemps. L’erreur terrible qu’ont faite les libéraux a été de dire que nous sommes une province comme les autres et que nous sommes heureux de faire partie du Canada. Ça, c’est suicidaire politiquement. Les Québécois se voient comme distincts, ils sont distincts, mais ils ne veulent pas passer par une déclaration unilatérale d’indépendance. Ce que Duplessis disait, c’était qu’Ottawa nous vole notre butin et il faut aller le chercher, tout en restant dans le cadre canadien. C’est exactement la position adoptée par M. Legault et moi, je pense que c’est une position très payante. Duplessis contrôlait toute la province, sauf les anglophones et les « ethniques », centrés à Montréal. Aujourd’hui, c’est à peu près le même paysage. Les libéraux gagnaient par défaut. Dès que le vide a été rempli par la CAQ, on s’est aperçus qu’en fait, le Parti libéral avait plus des pieds d’argile qu’on le croyait.

Pensez-vous qu’une telle crise va changer la société ?

Non, pas du tout. La société ne change jamais. Depuis que le monde est monde, les caractéristiques fondamentales du genre humain n’ont jamais changé. En fait, c’est la science et la technique qui changent les habitudes de vie. Quand je vois les gens qui disent un peu partout que nous ne serons plus jamais les mêmes, je pense que ce sont des gens qui ne connaissent rien à l’Histoire. 

Le cinéaste Buñuel disait que les quatre cavaliers de l’Apocalypse étaient la surpopulation, la technologie, la science et l’information…

Je ne suis pas d’accord avec Buñuel là-dessus, mais je suis d’accord avec ses films, qui sont merveilleux. Moi, je pense que la gloire de l’humanité, c’est deux choses : l’art et la science. C’est à la fois Jean-Sébastien Bach et Albert Einstein. Je mets la science sur un piédestal. Marie Curie est l’une de mes héroïnes absolues. Je ne crois pas du tout à l’âge d’or et que c’était mieux autrefois. L’état de panique qu’on verrait maintenant si c’était la peste noire !

Comment voyez-vous la présidence de Trump, qui fait halluciner tant d’observateurs depuis le début ?

En gag, je dis toujours aux gens : ne dites pas que quand Trump va être parti, ça va régler le problème, parce que souvenez-vous qu’après Caligula est venu Néron ! C’est juste que c’est devenu un pays ingouvernable, et ça ne va pas s’améliorer. La droite américaine, celle des preachers et de la Bible, tout ce qui fait le pouvoir de Trump et a fait en partie celui de Bush et de Reagan, tout ça s’accélère. Autrefois, les républicains étaient des gens honorables, auxquels on pouvait parler. Maintenant, c’est fini. Le pays est en train de s’autodétruire. Mais ça va être très long, car c’est un pays encore extrêmement puissant. Ça ne va pas se passer demain, mais c’est sûr qu’on voit… la chute de l’empire américain [rires].

PHOTO NICHOLAS KAMM, AGENCE FRANCE-PRESSE

Manifestation pour « rouvrir l’Amérique » malgré la pandémie tenue lundi à Harrisburg, en Pennsylvanie

Dans Les invasions barbares, les personnages parlent de périodes d’éclipse de l’intelligence dans l’Histoire. Avec le refus de la science et les théories du complot délirantes qui circulent, on se croirait un peu dans une éclipse.

Oui oui, c’est ça ! C’est la noirceur. La marche de l’humanité n’est pas une longue marche vers le progrès. Les Romains avaient trouvé une façon d’amener l’eau courante dans les villes et il a fallu attendre 18 siècles avant que ça revienne. Les gens avaient perdu cette technologie. Donc, c’est toujours possible de reculer. S’il y a une chose qui a amélioré le sort de l’humanité, c’est la science. Se méfier de ça, c’est suicidaire. Et les complots, ça n’existe pas. Les gens parlent tout le temps, on sait toujours tout. Il n’y a pas de complot, mais il y a des gens qui refusent la vérité.

Avec cette pandémie, le secteur de la culture est frappé de plein fouet. Comment allons-nous retrouver le chemin de la culture, si le confinement dure longtemps ?

C’est vrai, ça va faire mal à beaucoup de monde, mais s’il y a une chose qui renaît tout le temps, c’est la culture. La culture, c’est irrépressible, ça naît partout. C’est comme les mauvaises herbes dans l’asphalte au milieu des autoroutes. S’il ne peut pas y avoir de grands rassemblements, il y a quelqu’un qui va faire des tréteaux derrière chez lui, et avec des amis, ils vont raconter une histoire. Le théâtre va renaître là, dans cette ruelle-là. En ce moment, il y a plein de gens qui écrivent, qui composent de la musique, je suis sûr qu’il y a plein de jeunes cinéastes qui filment des choses. Il va y avoir des drames spécifiques, tel groupe va souffrir, tel théâtre va devoir fermer, mais la culture, ça va reprendre, tout le temps. C’est un hoquet dans la vie culturelle. Il faut être très optimiste par rapport à ça.

Quelles œuvres vous accompagnent dans votre confinement ?

Plein de films que je n’avais pas vus, que je regarde à la télé, sur iTunes, c’est impeccable. J’ai revu My Darling Clementine, de John Ford, ou Citizen Kane, que je n’avais pas revu depuis l’âge de 25 ans. Je regarde un ou deux films par soir. Je lis toutes sortes d’affaires. Je viens de relire Le livre de l’intranquillité de Pessoa. C’est merveilleux d’avoir des livres et des films autour de soi, ce sont de bons compagnons pour ces périodes-ci. C’est drôle parce que le confinement ici, dans mon appartement à Montréal, n’est pas très éloigné de la vie que j’avais quand j’écrivais. Donc, je continue de faire ce que j’ai fait toute ma vie.