Le 36e festival Vues d’Afrique s’amorce ce vendredi avec la projection, sur le site de TV5, de la comédie Un divan à Tunis, de Manele Labidi. Le film raconte les aventures hilarantes et kafkaïennes de Selma (Golshifteh Farahani), une jeune psychanalyste qui, après un long séjour en France, ouvre un cabinet dans son pays natal. La Presse a joint la réalisatrice à Paris.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Au départ, vous aviez envie de faire rire ou d’illustrer une situation réelle ?

La comédie est pour moi le moyen de raconter une histoire avec une distance et un angle permettant de réfléchir, d’aller plus loin dans l’émotion. J’utilise la comédie dans le sens le plus noble. J’ai toujours été influencée par des réalisateurs américains ou italiens, certains films de Woody Allen ou de Pedro Almodóvar. De plus, les Tunisiens, tels que je les connais, utilisent beaucoup l’humour dans leur vie quotidienne et leurs rapports humains. Donc, ç’aurait été un manquement de ne pas utiliser ce ton pour raconter l’histoire du pays et de ces personnages qui portent tous une certaine mélancolie. La comédie est un moyen de conserver sa dignité, d’affronter le monde.

Quelle est la place de la comédie dans le cinéma tunisien ?

Dans le monde arabe en général, on a beaucoup de mal à aller vers ce genre. On a plus tendance à écrire des histoires plus dramatiques qui traitent les sujets de manière extrêmement frontale. Je me suis donné comme défi de parler de choses sérieuses, comme la révolution de 2011, le spectre islamiste, les relations hommes-femmes ou l’alcoolisme en évitant un traitement mélodramatique et des personnages extrémistes ou négatifs. J’ai voulu casser ce modèle avec un film qui parle du quotidien avec des gens qui continuent tout simplement à vivre.

PHOTO FOURNIE PAR VUES D’AFRIQUE

La cinéaste Manele Labidi

Et quelle est la place de la psychanalyse en Tunisie ?

Elle reste embryonnaire et s’adresse à une population privilégiée. En revanche, ce qui a explosé après la révolution de 2011 est la psychothérapie, la psychologie comportementale. Les gens vont consulter des psychologues pour des conflits familiaux, des dépressions, etc. Des évènements dramatiques comme des révolutions — et ce sera aussi le cas après la crise de la COVID-19 — laissent des traces. Après 2011, de plus en plus de Tunisiens de la classe moyenne ont fait appel à des psychologues. C’est beaucoup moins tabou qu’auparavant.

Qu’avez-vous vu en Golshifteh Farahani pour incarner le personnage central de Selma ?

Golshifteh m’a toujours troublée par son charisme qui relève du mystère. Or, il me fallait, pour incarner Selma, un être très présent à l’image parce qu’elle est moins bavarde, volubile et énergique que les autres personnages du film. Selma existe dans les silences, l’observation, dans quelque chose de plus subtil. Rares sont les actrices capables de donner cela. En plus, même si elle est très différente de l’histoire familiale et migratoire de Selma, celle de Golshifteh [qui est franco-iranienne] l’unit à son personnage. Elle porte cette fragilité universelle du migrant qui cherche à s’ancrer dans un territoire. Le migrant vit dans deux territoires et se demande constamment auquel il appartient. Il doit donc, intérieurement, se créer son territoire.

PHOTO FOURNIE PAR VUES D’AFRIQUE

Le film Un divan à Tunis a été récompensé du prix du public à la Mostra de Venise.

Le personnage de Baya [Feriel Chamari] est hilarant et en porte-à-faux avec tous les autres. A-t-il une signification particulière ?

Baya et les autres personnages de femmes évoquent la multiplicité des féminités en Tunisie. Après la fin du protectorat français en 1958, ce pays a rapidement donné des droits aux femmes. On a aboli la polygamie, on a donné aux femmes le droit de divorcer. Le droit à l’avortement leur a été accordé en 1973, avant même la France. Par rapport au reste du monde arabe, la femme tunisienne est très différente. Baya représente la femme de la classe moyenne qui travaille et veut montrer sa réussite. Mais elle porte aussi une blessure. C’est un hommage à plusieurs femmes que j’ai connues.

Un festival sur le web

Vues d’Afrique a lieu du 17 au 26 avril sur la plateforme web de TV5. Chaque film est offert gratuitement pour une période de 48 heures. Un divan à Tunis est en ligne les 17 et 18 avril.

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