Le premier film de Louis Godbout est un huis clos inquiétant qui met en vedette Laurence Leboeuf et Patrick Hivon. Un thriller psychologique inspiré du poème de Goethe, Le roi des Aulnes, lancé cette semaine dans le cadre des Rendez-vous Québec Cinéma.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Louis Godbout a la passion et l’ambition d’un jeune premier, mais le réalisateur de Mont Foster vient de plonger dans le milieu cinématographique à l’âge respectable de 54 ans.

Cet ancien prof de philosophie au cégep du Vieux-Montréal a toujours été un cinéphile averti, évoque le cinéma de Bergman, parle de son admiration pour Lars von Trier ou des images de Terrence Malick, mais jamais il n’a pensé un jour qu’il en ferait. Or, il y a quelques années, il a goûté à la potion. Et puis il est tombé dans la marmite.

« J’avais une idée de scénario en tête, nous raconte Louis Godbout. Je l’ai écrit en anglais et puis tout a déboulé… » Le film Coda, qui vient de sortir aux États-Unis, raconte l’histoire d’un pianiste de concert en fin de carrière qui souffre d’anxiété de performance. « Avec le réalisateur Claude Lalonde, on s’est retrouvés à Los Angeles pour faire le casting. »

Le résultat va au-delà de ses espérances. Patrick Stewart obtient le rôle principal, Katie Holmes et Giancarlo Esposito le secondent.

« J’ai été beaucoup sur le plateau de tournage vu que je maîtrisais l’anglais, et c’était incroyable. »

Cette première expérience m’a vraiment fait découvrir le cinéma de l’intérieur, je me suis dit que si je devais écrire un autre scénario, j’aimerais le réaliser, c’est ce qui est arrivé avec Mont Foster.

 Louis Godbout

L’idée lui est venue un soir d’hiver où il se rendait en famille dans un chalet. « La route était glauque, les arbres surplombaient le chemin, il y avait une barrière à moitié ouverte et mon fils m’a dit : “Ce serait un beau décor pour un film d’épouvante.” Comme je suis insomniaque, ce soir-là, je me suis mis à imaginer une histoire… »

Son idée première est d’isoler un couple dans ce lieu et de créer un conflit de perspective entre la réalité telle qu’elle apparaît pour l’un et pour l’autre. D’où le parallèle avec le poème de Goethe.

Le roi des Aulnes raconte la chevauchée d’un homme qui traverse une forêt avec son enfant. Mais son fils a peur. Il évoque le roi des Aulnes et ses longs cheveux. Son père le rassure, lui dit que c’est le brouillard. Mais le petit revient à la charge, évoque les mots du roi des Aulnes qui l’invite à le rejoindre. Son père lui dit que c’est le vent qui murmure dans les feuilles…

Jusqu’au moment où l’enfant s’écrie que le roi des Aulnes le saisit et lui fait mal. Le père accélère sa course à cheval pour rentrer à la maison, mais quand il arrive enfin chez lui, l’enfant est mort.

« Ce poème me donne froid dans le dos… Ce que je trouve le plus étrange, c’est la possibilité que deux êtres que tout rapproche, un père et son fils ou un homme et une femme puissent vivre dans leur conscience des réalités séparées et même sans contact. À un niveau fondamental, on ne peut jamais savoir si on partage le même monde avec nos proches… »

C’est ce cadre que Louis Godbout a transposé dans Mont Foster. Mathieu et Chloé (Patrick Hivon et Laurence Leboeuf) se retrouvent dans cet immense chalet isolé. Et manifestement, Chloé ne va pas bien – on finit évidemment par savoir pourquoi. Mais comme le petit garçon dans le poème de Goethe, la prémisse est la suivante : ou bien Chloé est face à un danger réel ou bien cette menace est dans sa tête.

Ce huis clos inquiétant, qui se déroule dans une certaine lenteur, avec beaucoup de gros plans et assez peu de dialogues, aborde les thèmes du deuil et du déni. Le réalisateur a mis son actrice sur la piste du personnage de Justine, dans le film Melancholia, de Lars von Trier, qui a une certaine familiarité avec celui de Chloé.

Laurence Leboeuf a dû jouer de finesse pour interpréter ce personnage d’une grande vulnérabilité, qui flirte avec la folie, tout en restant (un peu) ancrée dans la réalité, mais qui s’éloigne chaque jour un peu plus de son amoureux.

« On est beaucoup dans les regards, nous dit la comédienne, vue l’an dernier dans le film Apapacho, de Marquise Lepage. Pour se préparer, on a eu beaucoup de discussions avec Louis [Godbout] et Patrick [Hivon] pour décortiquer le scénario, parce qu’il y a dedans beaucoup de subtilités. Je voulais faire ressortir le côté mystique de mon personnage, sa relation avec la nature, la ligne du bien, du mal, et le flou qu’il y a là-dessus aussi. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Dans Mont Foster, Laurence Leboeuf incarne Chloé, personnage d’une grande vulnérabilité, qui flirte avec la folie.

Au-delà des évènements traumatisants que l’on peut vivre, le film aborde la façon dont on gère ces traumatismes. Selon les normes admises par la société, et selon notre nature humaine, c’est ce que le film aborde.

Laurence Leboeuf

La scène d’ouverture, sorte de prologue, dresse le parallèle entre le poème de Goethe et le personnage de Chloé, qui traverse une forêt sur un lied de Schubert, qui a mis en musique Le roi des Aulnes.

Depuis qu’il a commencé l’écriture de ce scénario, il y a deux ans, Louis Godbout se consacre à temps plein au cinéma. Fini la philo. Même si les projets en cinéma peuvent s’étirer sur des périodes de trois ans (quand tout va vite et bien), c’est ce qu’il a envie de faire. Il termine d’ailleurs l’écriture d’une comédie noire qu’il espère tourner à la fin de l’été. Il a même une assez bonne idée de la distribution, mais ne veut rien révéler encore…

« Le défi de la fiction me stimule beaucoup, nous dit le néocinéaste. D’avoir à sa disposition, le texte, l’image, la musique, c’est vraiment extraordinaire, je me rends compte à quel point le cinéma est un art total. »

Bref, il va falloir le suivre, ce « jeune premier », parce qu’il a l’intention de rattraper le temps perdu.

Mont Foster prend l’affiche le 13 mars.