En relatant un véritable fait divers survenu dans sa ville natale il y a près de 20 ans, Arnaud Desplechin (Un conte de Noël, Les fantômes d’Ismaël) s’engage cette fois dans un style plus réaliste, qu’il baigne dans une atmosphère de film noir. Au passage, il offre à Roschdy Zem, lauréat vendredi dernier du César du meilleur acteur, l’un de ses plus grands rôles. Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Q. Roubaix, une lumière fait écho à un crime réellement survenu en 2002, lequel a fait l’objet six ans plus tard d’un documentaire intitulé Roubaix, commissariat central, affaires courantes, de Mosco Boucault. À l’époque, une vieille dame a sauvagement été assassinée par deux voisines toxicomanes, Marie (Sara Forestier) et Claude (Léa Seydoux). Qu’avait de particulier ce fait divers pour vous hanter pendant autant d’années ?

R. Quand j’ai vu ce documentaire, je ne voulais plus faire semblant d’être un meilleur être humain que je ne le suis en réalité. Étant très craintif de nature, je me range toujours du côté de la police. Mais quand vous voyez combien les vies de ces deux femmes sont brutales, vous ne pouvez faire autrement que de les aimer. Dans le film, Daoud [le policier enquêteur interprété par Roschdy Zem] essaie de récupérer ce qu’elles ont fait d’inhumain et de réintégrer ces femmes terrifiées dans leur humanité, malgré le geste ignoble qu’elles ont commis. Cela ne veut pas dire qu’on leur pardonne, dans le sens chrétien du terme ; ça veut plutôt dire que l’être humain est aussi capable du pire. Cela me fascine. Nous vivons à une époque où l’on juge très facilement. Or, Daoud est un flic, pas un juge. C’est ce qui me plaît chez lui. Il est modestement en quête de vérité et il ne juge personne.

Q. Depuis la présentation de Roubaix, une lumière au Festival de Cannes l’an dernier, il a souvent été dit que vous vous étiez collé au film de genre. Êtes-vous d’accord avec cette description ?

R. Je suis un peu partagé à ce propos. En France, le drame réaliste est un peu le genre dominant. J’étais heureux de m’y inscrire après avoir fait plusieurs longs métrages plus fantaisistes. Or, pendant la préparation et le tournage, je me suis rendu compte que j’étais en train de faire un film noir plutôt qu’un drame hyper-réaliste. Il en a tous les codes, en tout cas. On a aussi dit que Roubaix, une lumière était un polar, mais comme Daoud sait déjà tout de l’histoire, il n’y a pas vraiment de suspense de ce côté-là non plus. Il s’agit plutôt d’un thriller métaphysique, en fait. Cela dit, j’ai beaucoup pensé au cinéma de Sidney Lumet.

Q. Dans vos notes d’intention, vous évoquez aussi The Wrong Man (Le faux coupable), film moins connu d’Alfred Hitchcock.

R. Pour être convivial avec les techniciens et les acteurs, j’organise souvent avant le tournage la projection d’un classique dans une salle de cinéma, à laquelle toute l’équipe assiste. Et je leur dis : voilà ce qu’on vise. Nous n’y arriverons jamais, mais au moins, visons ça. J’ai choisi Le faux coupable, car il s’agit du film où Hitchcock a abandonné toute fiction. Lui qui était le roi de la fantaisie et de l’imagination s’est mis dans ce long métrage à raconter les faits, un à un. C’est tout. Mon but était de faire la même chose en me collant à la réalité et aux faits. J’ai voulu tirer de cette histoire une dramaturgie en respectant à la lettre ce qui s’est passé à l’époque.

Q. À l’écriture du scénario, a-t-il été quand même tentant pour vous d’essayer de trouver des explications ? De savoir pourquoi ces femmes ont pu faire un geste aussi monstrueux ?

R. Ce fut le contraire. J’ai radicalisé la position éthique de Daoud, qui laissera le soin aux avocats et aux juges de demander pourquoi, car c’est leur rôle, pas le sien. Mon intention, à titre de réalisateur, était d’exposer la perspective du flic et de montrer le comment plutôt que le pourquoi. J’ai aussi relu Crime et châtiment [roman-fleuve de Fiodor Dostoïevski] en entier. J’ai été stupéfait d’y trouver autant de ressemblances entre l’histoire de Raskolnikov et celle de Marie et Claude.

PHOTO FOURNIE PAR AXIA FILMS

Léa Seydoux et Roschdy Zem dans Roubaix, une lumière, film d’Arnaud Desplechin

Q. En regardant Roubaix, une lumière, on a l’impression que personne d’autre que Roschdy Zem n’aurait pu incarner ce policier de cette façon. Avez-vous écrit votre scénario sur mesure pour lui ?

R. Nous nous connaissions depuis très longtemps, et Roschdy savait déjà toute l’admiration que j’avais pour lui, même si nous n’avions pas encore eu l’occasion de travailler ensemble. Cela dit, je m’efforce de ne pas penser aux acteurs au moment de l’écriture, afin de ne pas être coincé si jamais j’essuie des refus. Mais quand, une fois l’écriture du scénario terminée, mon producteur m’a demandé à qui je pensais, je lui ai spontanément dit que si jamais Roschdy disait non, je ferais carrément un autre film. Quand je suis allé le voir, j’étais évidemment dans mes petits souliers. Je ne lui ai cependant rien dit de tout ça parce que je ne voulais pas lui mettre de pression sur les épaules. Ce que Roschdy m’a offert sur le plateau est incroyable. J’ai vraiment eu le sentiment d’une rencontre entre un acteur et un rôle.

Q. Comment a-t-il réagi lorsque vous lui avez présenté votre projet ?

R. Nous sommes très pudiques, autant l’un que l’autre. J’étais dans une drôle de position, car il avait reçu le scénario très peu de temps avant notre rencontre. Roschdy a un côté princier qui peut être très intimidant, même s’il est toujours d’une très grande gentillesse. Je lui ai notamment dit que je voulais le voir sourire sur grand écran. Et faire de cet être complètement seul, qui traverse de dures épreuves, un être très solaire. Il est la lumière du titre.

Q. Qu’est-ce qui caractérise particulièrement la ville où vous avez grandi, au point que vous avez souhaité inclure son nom dans le titre de votre film ?

R. La première chose est le contraste entre la splendeur qui a caractérisé cette ville dans le passé et ce qu’elle est devenue. Roubaix a déjà eu un statut de ville très industrielle, très prospère, mais tout s’est effondré. Tout. Il n’y a plus rien qui va mais, étrangement, la ville continue à tenir, grâce aux gens qui l’habitent. Roubaix est aussi une ville d’immigration. Dans le film, Daoud s’inquiète toujours des éléments plus radicaux qu’on retrouve aussi dans la communauté. Ça crée une espèce de chaudron avec, en même temps, cette tendresse qu’on retrouve chez les gens. Je trouve ça assez bouleversant. Il y a, d’un côté, la déchéance et, de l’autre, la fierté qu’ont les gens d’habiter un territoire désolé.

Q. Roubaix est aussi une ville frontalière, collée sur la Belgique…

R. Cela est aussi un élément très important. On sent d’ailleurs souvent l’inquiétude de Daoud à propos de ce qui se passe de l’autre côté de la frontière. On trouve dans cette histoire des scènes directement inspirées de choses que j’ai vues moi-même quand j’étais petit. Je me souviens de ces commerces quand nous passions la frontière où il était écrit que l’accès était interdit aux Arabes et aux chiens. C’était d’une violence terrible. Quand Daoud l’évoque en racontant ses souvenirs, il le fait pourtant avec le sourire. Et pendant que Roschdy souriait, moi, je pleurais.

Roubaix, une lumière prend l’affiche le 6 mars.

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