Quand il s’est présenté devant les institutions de financement pour défendre son projet de film Mafia inc., le réalisateur Podz a décrit le personnage central de Frank comme « le Steve Jobs de la mafia » en raison de son entregent. Or, ce personnage est inspiré de Vito Rizzuto, ancien chef sicilien de la mafia montréalaise… qui avait aussi sa part d’ombre.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Après avoir terminé sa première lecture de l’essai Mafia inc. d’André Cédilot et André Noël, le réalisateur Podz (Daniel Grou) est tombé des nues. Il s’est dit : « Quoi ? ! Toutes ces histoires se passent à Montréal ? La guerre de la pizza ! La guerre de la gelato ! »

Or, le jour même où il terminait son instructive lecture, la grande vitrine en façade de la boulangerie voisine de l’immeuble où il habitait a volé en éclats.

« J’y ai vu un signe, dit Podz. J’ai alors voulu faire un film qui reflète notre réalité. »

Écrit par deux anciens journalistes de La Presse, spécialistes de l’enquête et des affaires policières, Mafia inc. retrace avec maints détails la montée en puissance du clan sicilien, mené par Vito Rizzuto, depuis la fin des années 70.

L’ouvrage laisse voir qu’en façade de ses activités criminelles, Rizzuto était un homme affable, élégant, charmant, près de sa famille. Ce que Podz a aussi entendu au fil de ses recherches.

Unanimement, on m’a dit qu’il a aidé pour telle ou telle cause, qu’il était charmant, un être charismatique, note le réalisateur en entrevue. C’était le Steve Jobs de la mafia.

Podz

D’aucuns ont aussi certifié que sous Rizzuto, le monde interlope de Montréal a vécu sous une forme d’entente cordiale entre différents gangs. Sous son autorité, le territoire a été divisé entre les clans pour la vente de drogue.

Tous ces éléments, on les retrouve dans le film Mafia inc., une fiction librement inspirée de l’ouvrage et dans laquelle le personnage central de Frank Paternò (Sergio Castellitto) domine la mafia montréalaise.

Or, le scénariste Sylvain Guy y a greffé un élément tout à fait fictif : une famille québécoise, les Gamache. Tailleur des Paternò, le patriarche Henri (Gilbert Sicotte) voit son fils Vincent (Marc-André Grondin) intégrer le clan mafieux alors que sa fille Sophie (Mylène Mackay) va se marier avec un des fils de Frank.

PHOTO FOURNIE PAR FILMS SÉVILLE

Marc-André Grondin et Mylène Mackay sont frère et sœur dans Mafia inc.

« Je me suis demandé comment les Québécois francophones, qui forment notre premier public, allaient s’identifier à l’histoire. La réponse a été de créer cette famille québécoise en lien avec une famille italienne, résume Sylvain Guy. Tout le film repose sur cette histoire d’un frère et d’une sœur qui s’adorent mais qui, au contact de ce milieu, vont voir leur relation s’oxyder. »

Pas un saint

En dépit de son côté givré, le personnage de Frank n’est pas un saint, insiste Podz.

C’est aussi valide pour tous les autres membres du clan, à commencer par Vincent, alias Vince, qui emploie un stratagème horrible, dégoûtant, à la limite du supportable, pour assurer le transport d’une cargaison de poudre blanche du Venezuela jusqu’à Montréal. Une façon de nous rappeler que tout acte criminel a des conséquences. Un thème qui a retenu l’attention du réalisateur. 

« Faire un film de mafia comble un rêve de p’tit gars, dit Podz. Mais je me rends aussi compte que mon film s’intéresse aux conséquences de la criminalité dans nos vies. Un des thèmes du film est de voir comment on compose avec la violence et avec les conséquences de cette violence. J’essaie aussi de comprendre comment des gens qui posent de tels actes sont capables de vivre au quotidien avec leurs gestes. »

De passage à Montréal, Sergio Castellitto évoque aussi ces deux côtés d’un personnage mafieux. 

L’humanité est fondée sur deux pôles fondamentaux. Nous sommes capables d’être très généreux avec les autres et en même temps sans pitié.

Sergio Castellitto

Depuis l’Italie

Sergio Castellitto est un acteur et réalisateur italien qui a une immense carrière en Europe. En 2014, il était venu à Montréal pour présider le jury du Festival des films du monde. En lui, Podz a vu les deux côtés d’un homme mafieux.

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Sergio Castellitto est venu de Rome pour jouer le personnage central de Frank Paternò dans le film Mafia inc.

« J’ai vu quelques films de Sergio où il incarne des personnages plus doux, plus drôles, expose le réalisateur. Il possédait ce charme que je trouvais essentiel au rôle de Frank. Je voyais en lui quelqu’un qui pourrait aussi être menaçant, un peu inquiétant. Mais je ne voulais pas d’un parrain à la Marlon Brando avec un côté très lugubre. Je voulais quelqu’un de plus charmant et exubérant, mais que les spectateurs, en le voyant, se disent : “Oh ! Cet homme tue du monde” et que ça les déstabilise. »

Le scénario a été envoyé à M. Castellitto. Les films de Podz ont suivi. Ce dernier est allé rencontrer l’acteur à Rome. « Le déclic s’est fait tout de suite, dit Podz. Il portait les vêtements et les lunettes du personnage en me disant qu’il le voyait ainsi. »

M. Castellitto, qui dit jouer ici son premier rôle de mafieux, s’en réjouit. « C’est comme être Batman ou Superman, dit-il. Les acteurs rêvent d’incarner de tels personnages au moins une fois dans leur vie. Je me suis amusé à l’incarner tout en essayant de lui inculquer le côté italien de la comédie. Nous, les Italiens, connaissons le côté ironique et ridicule de la vie. »

Mafia inc. sort en salle le 14 février.

Podz, un homme de continuité

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Le réalisateur Podz

Après avoir travaillé avec lui sur le film L’affaire Dumont, Podz a de nouveau fait appel à Marc-André Grondin pour incarner le personnage de Vincent dans Mafia inc. Et après avoir fait appel à Milk & Bone pour King Dave, il a de nouveau confié à ce duo la composition de la musique originale de son nouveau film. « J’aime retravailler avec le monde, assurer une continuité », lance Podz en énumérant plusieurs acteurs avec qui il a collaboré deux fois ou plus. Pour le taquiner, on lui fait remarquer que chacun de ses six films a été écrit par un scénariste différent. Serait-il insupportable ? « C’est un hasard ! lance-t-il en riant. J’ai d’autres projets avec plusieurs scénaristes avec qui j’ai déjà travaillé. » Il se garde pour le moment de donner plus de détails.