Pour son deuxième long métrage, un essai documentaire, Sophie Bédard Marcotte a entrepris le pari fou de traverser les États-Unis en voiture dans l’espoir de rencontrer la cinéaste Miranda July à Los Angeles. Ce film où la route est plus importante que la destination n’est pas sans rappeler les ouvrages de Jean-Paul Dubois sur l’Amérique profonde, décalée et inquiétante. Entrevue.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Il y a quelque chose de réjouissant de voir les jeunes réalisateurs et réalisatrices essayer toutes sortes de choses dans leur travail. Parlez-moi de cette excitation à commencer dans le métier.

Oui, il y a beaucoup de choses que nous avons mises à l’essai (rires). Nous voulions mettre de l’avant notre côté candide, ne serait-ce que dans la prémisse de vouloir rencontrer Miranda July. Nous n’avions aucune idée du résultat, mais c’est la prise de risques que nous voulions mettre de l’avant. Risquer l’échec est quelque chose de très intéressant parce qu’en Amérique du Nord, le succès est tellement important ! On le vise tous, et ça nous rend un peu fous. Je voulais donc aller à contre-courant.

Il y avait néanmoins une intention ferme de vouloir rencontrer Miranda July. Pourquoi tout ce chemin sans en connaître le résultat ?

L’idée du projet est née durant la post-production de Claire l’hiver [NDLR : son premier film, une fiction] qui a duré un an et durant laquelle j’ai vécu plusieurs remises en question. J’essayais de penser à ce que mes réalisateurs préférés auraient fait à ma place et mes réflexions m’ont menée à la liberté qu’on voit dans les films de Miranda July. Spontanément, l’idée est née de vouloir prendre le thé avec elle. J’en ai parlé à la directrice photo Isabelle Stachtchenko, qui a tout de suite embarqué. Puis s’est développée l’idée de montrer c’est quoi, deux jeunes cinéastes québécoises qui se rendent d’elles-mêmes à Los Angeles pour se frotter à l’industrie américaine.

Vous avez rencontré plusieurs individus anonymes et colorés tout au long de la route. N’est-il pas plus grisant de rencontrer ces inconnus que des vedettes ?

Mon Dieu, oui, oui, oui ! Faire la route vers Los Angeles constituait un prétexte pour explorer plein de choses qui m’intéressent dans le cinéma. Par exemple, de voir comment on peut transcender un réel inquiétant. Il y a une certaine inquiétude exprimée dans le film face à l’ordre mondial et une potentielle troisième guerre mondiale. Je voulais transcender cette inquiétude avec la poésie qui se dégage de ce réel inquiétant.

Et que retenez-vous de ce long parcours ?

Il y a dans le film une rencontre avec le fantôme de Chantal Akerman [cinéaste belge morte le 5 octobre 2015] qui se manifeste par une lueur rose dans le désert. Akerman est une femme que j’admire et qui me ramène à l’essence du cinéma. Elle disait que le cinéma est un espace qu’on a devant soi et avec lequel on fait ce qu’on veut sans être limité aux façons préconçues qu’on peut avoir du septième art.

À un moment du film, on vous voit discuter à l’ordinateur avec votre mère. Elle vous demande si vous êtes heureuse. C’est une question importante !

La présence de ma mère évoque l’essence des relations mère-fille (rires). Jusqu’à maintenant, ces scènes ont résonné avec les spectateurs, et encore plus avec les jeunes femmes. On voit qu’une mère est toujours présente dans la vie de sa fille. En général, les relations mère-fille sont rarement plates. C’est à la fois très beau et très maladroit.

De quoi sera fait votre prochain projet ?

C’est une fiction dans laquelle une autrice va rencontrer un extraterrestre. Pour l’instant, cela s’intitule Carmen de la planète Loin. Mais il est tôt pour en parler davantage pour le moment.

L.A. Tea Time de Sophie Bédard Marcotte prend l’affiche vendredi.