Adapté d’une pièce d’August Wilson, Ma Rainey’s Black Bottom évoque la vie de celle qu’on surnommait la « mère du blues » dans les années 20. Mettant en vedette Viola Davis, glorieuse, il va sans dire, ce film de George C. Wolfe constitue aussi le testament cinématographique de Chadwick Boseman. Celui qui a prêté ses traits à T’Challa – Black Panther, parti trop tôt, y offre l’une de ses meilleures performances.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Un studio d’enregistrement à Chicago, en 1927. Ma Rainey, venue expressément de Columbus, en Géorgie, pour cette séance, se fait attendre. Dotée d’une forte personnalité, la chanteuse compte bien faire les choses à sa manière en ne se laissant rien imposer, ni par le producteur ni par son imprésario, tous deux blancs. Créé sur scène il y a près de 40 ans, ce personnage hors norme, inspiré de la vraie Ma Rainey, revit maintenant sous les traits de Viola Davis, dans un film réalisé par George C. Wolfe (The Immortal Life of Henrietta Lacks), produit par Denzel Washington.

« Il n’existe aucun autre personnage comme Ma Rainey dans l’œuvre d’August Wilson, a fait remarquer George C. Wolfe lors d’une rencontre de presse virtuelle tenue récemment, animée par Samuel L. Jackson. Ce qui me fascine dans cette œuvre, qui fait partie des 10 pièces que l’auteur a écrites sur l’histoire afro-américaine des 10 décennies du XXe siècle, est la façon dont il décrit Ma : une lesbienne en avance sur son époque, qui ne s’excuse jamais d’être qui elle est, ni en tant qu’artiste ni en tant qu’être humain. »

[August Wilson] a aussi su décrire, à travers les personnages musiciens notamment, l’histoire afro-américaine de cette époque comme personne ne l’avait fait auparavant.

George C. Wolfe, réalisateur du film Ma Rainey’s Black Bottom

Balancer les hanches

Pour Viola Davis, qui campe pour le grand écran un rôle créé à la scène en 1982 par Theresa Merritt, aussi repris par Whoopi Goldberg dans une reprise à Broadway en 2003, l’occasion était belle de retrouver l’univers d’un auteur dont elle a déjà joué d’autres pièces. L’actrice s’est particulièrement distinguée dans King Hedley II, une pièce pour laquelle elle a obtenu un Tony Award à Broadway en 2001, et dans Fences, où sa performance lui a valu l’Oscar de la meilleure actrice de soutien.

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Viola Davis s’est sentie « comme la femme la plus sexy du monde » dans la peau de Ma Rainey.

« Tous les personnages des pièces d’August Wilson sont tatoués dans notre ADN, a souligné l’actrice. Dès que je me suis glissée dans la peau de Ma Rainey, dès que j’ai enfilé le costume rembourré, je me suis mise à balancer les hanches, à mettre mes seins en valeur, bref, je me suis sentie comme la femme la plus sexy du monde ! D’ailleurs, dans le milieu dans lequel j’ai grandi, les femmes plus rondes étaient toujours les plus belles à mes yeux. Je me souviens de tante Joyce, qui était bien dans son corps, bien dans sa sexualité, qui assumait pleinement qui elle était. Si j’ose dire, c’est à partir du moment où les Blancs s’emparent de notre récit que notre histoire existe soudainement à travers leur prisme. Ces éléments qui nous rendent fiers et sur lesquels nous avons le plein contrôle deviennent alors autre chose. La beauté de l’écriture d’August réside justement dans cette capacité de nous faire comprendre, simplement, les mécanismes de ce phénomène, avec lequel nous vivons depuis toujours. »

Le dernier rôle de Chadwick Boseman

La réunion de l’équipe du film au profit de cette conférence de presse virtuelle comportait aussi un aspect inhabituel. Ma Rainey’s Black Bottom est le tout dernier film dans lequel a joué Chadwick Boseman, dont la mort des suites d’un cancer, le 28 août, à l’âge de 43 ans, a créé une onde de choc. La performance de l’acteur, révélé au cinéma en incarnant Jackie Robinson dans 42 en 2013, vibre au point où circulent maintenant des rumeurs de citation aux Oscars à titre posthume. Dans le rôle d’un jeune musicien qui tient à faire évoluer le monde musical en brisant les traditions, Boseman est assurément l’autre vedette du film de George C. Wolfe.

« Lors de ses funérailles, sa femme, Simone, nous a confié que ce film était celui dont il était le plus fier, révèle Colman Domingo, l’interprète de l’un des quatre musiciens de la garde rapprochée de la chanteuse. Il y a une scène dans le film dans laquelle je lui donne la réplique, et où l’on discute de la volonté de Dieu. Au beau milieu de l’échange, Chadwick s’est soudainement arrêté. Il n’abandonnait pas la scène, mais on ne savait trop ce qu’il allait faire. Je me suis alors mis à insister : “Dis-moi, mais dis-moi !’’ Il a alors explosé de rage en questionnant Dieu. Nous avons poursuivi la scène et quand George a dit “coupez !’’, ce fut très émotif. Et très silencieux. Nous venions de vivre un moment très particulier. Cette scène a commencé par un chuchotement et a pris fin dans un rugissement. »

Le moment présent

Aux yeux de Viola Davis, Chadwick Boseman était un acteur d’exception.

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Chadwick Boseman, Michael Potts et Colman Domingo dans Ma Rainey’s Black Bottom, un film de George C. Wolfe.

On ne remettra pas en question la volonté de Dieu, mais je dirais que Chadwick était un être de lumière qui vivait à fond le moment présent.

Viola Davis

« S’il y a une chose que nous apprend cette pandémie, poursuit-elle, c’est que le moment présent est tout ce que nous avons. C’est la seule chose sur laquelle nous pouvons nous appuyer. Bien des gens descendent de l’autobus à Hollywood en pensant devenir Meryl Streep en deux secondes. Chadwick a travaillé fort pour devenir un véritable artiste, dont les choix artistiques ont tous contribué à l’héritage qu’il nous laisse. Être un artiste veut dire laisser son ego et sa vanité au vestiaire pour utiliser tout ce qu’il y a en soi, y compris les joies, les traumatismes et les douleurs, et nourrir son art. L’intégrité est tout ce qu’il te reste à l’arrivée. Chadwick était un diamant. Tu peux travailler pendant des décennies dans cette industrie et ne jamais avoir la chance de rencontrer un artiste comme Chadwick Boseman ! »

Ma Rainey’s Black Bottom (Le blues de Ma Rainey en version française) sera offert sur Netflix le 18 décembre.

Giving Voice : Un pont entre les générations

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Une scène tirée de Giving Voice, un long métrage documentaire réalisé par James D. Stern et Fernando Villena.

Dès le 11 décembre, Netflix offre sur sa plateforme Giving Voice (Trouver sa voix : Le concours August Wilson en version française). Dans ce long métrage documentaire, lauréat du prix du public au festival de Sundance, les réalisateurs James D. Stern et Fernando Villena suivent de près six adolescents, apprentis acteurs. Ces derniers participent au concours de monologues organisé annuellement en l’honneur du dramaturge August Wilson, auquel s’inscrivent des milliers d’étudiants issus de 12 villes différentes.

La lauréate du concours pourra monter sur les planches à Broadway. Ponctué de témoignages, notamment ceux de Viola Davis et de Denzel Washington, coproducteurs du film, Giving Voice donne ainsi l’occasion d’entrer dans l’univers d’un dramaturge qui, à travers une série de 10 pièces se déroulant dans chacune des décennies du XXe siècle, raconte la réalité afro-américaine sur le fil d’un siècle entier. Faisant le pont entre les générations, ce film se révèle fort instructif.