Révélé grâce à God’s Own Country, un premier long métrage remarquable, Francis Lee propose cette fois une histoire d’amour conjuguée au féminin, campée au XIXsiècle. Librement inspiré de la vie de la paléontologue Mary Anning, dont les livres d’histoire n’ont pratiquement rien retenu, Ammonite, sélectionné au Festival de Cannes, met en vedette Kate Winslet et Saoirse Ronan. Le cinéaste a participé cette semaine à une rencontre virtuelle.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Étant femme, Mary Anning n’a pas eu droit à sa pleine reconnaissance de son vivant, car elle n’a pu intégrer la communauté scientifique, constituée uniquement d’hommes. Pourquoi avez-vous choisi d’écrire un scénario en vous inspirant de sa vie ?

Mary est issue d’une famille pauvre et n’a pas eu accès à l’éducation. Elle s’est construite toute seule, grâce à sa propre ingéniosité, à sa détermination et à sa force de caractère. Aujourd’hui, cette autodidacte serait reconnue comme la plus grande paléontologue de sa génération, une sommité dans son domaine. Je n’oserais affirmer être aussi brillant qu’elle, mais en m’intéressant à son histoire, j’ai pu tracer un parallèle entre ma propre vie et la sienne. Je suis né dans le Yorkshire, dans une famille ouvrière traditionnelle, je n’ai pas fait beaucoup d’études, mais l’envie d’écrire s’est vite manifestée, et possiblement celle de réaliser, sans avoir la moindre idée de la façon avec laquelle je pourrais y parvenir. Je me suis demandé comment cette femme sans voix a pu survivre dans une société entièrement patriarcale, où des hommes se sont approprié son travail en mettant leur nom à la place du sien.

Les livres d’histoire n’ont pas retenu beaucoup de choses du parcours des femmes de cette époque. Y voit-on un terreau particulièrement fécond pour les créateurs d’aujourd’hui ?

Même s’il n’existe pratiquement aucun document écrit par les contemporains de Mary Anning, j’ai été fasciné de découvrir, en faisant mes recherches, comment les femmes de l’époque s’y prenaient pour survivre dans une société qui les étouffait complètement. Parallèlement, je faisais des recherches à propos de l’homosexualité au XIXsiècle. Je suis tombé sur des lettres très personnelles que des femmes s’écrivaient entre elles. Ces lettres étaient tellement belles que je me suis demandé comment ces femmes pouvaient entretenir un échange épistolaire de cette nature dans un contexte pareil, alors que l’homosexualité n’était même pas un concept encore défini. À cette époque, la médecine pensait que les organes sexuels féminins pouvant procurer du plaisir n’existaient pas…

Avez-vous le sentiment que les films explorant des thèmes LGBTQ ont désormais quitté la frange plus marginale dans laquelle ils ont été longtemps cantonnés pour rejoindre un plus large public ?

À l’époque où j’ai grandi, on pouvait voir un film LGBTQ si on était chanceux. Maintenant, il s’en tourne beaucoup plus. Je crois que 2017 a été un tournant à cet égard. Cette année-là, il y en a eu plein, souvent très beaux, qui présentaient tous des thèmes LGBTQ sous des angles différents. D’aussi loin que je me souvienne, c’était la première fois où l’on nous offrait un tel choix. Même si chaque cinéaste travaille dans sa propre bulle, je crois qu’une prise de conscience collective a eu lieu. Les films LGBTQ peuvent aussi attirer un large public, et pas seulement celui directement visé. Ce succès a eu un effet d’entraînement, ce qui est formidable.

La vie de Mary Anning n’étant pas vraiment documentée, certains ont été offusqués par la liaison homosexuelle que vous lui prêtez avec Charlotte Murchison, épouse d’un riche admirateur qui demande à Mary de prendre soin de sa femme. Avez-vous été surpris par cette réaction ? Et que dit-elle de la société d’aujourd’hui ?

Il n’existe absolument aucune preuve que Mary a eu une relation avec un homme, mais elle avait des amies. La raison pour laquelle je lui prête une liaison avec une personne de même sexe découle justement du respect envers ce que l’on sait d’elle, pour l’élever, pas la diminuer. Que certaines personnes pensent le contraire me trouble un peu. C’est dire à quel point l’histoire est subjective. À moins qu’il existe une preuve absolue de l’homosexualité de quelqu’un, l’hétérosexualité est présumée et demeure la norme, même si l’on sait très bien que la diversité sexuelle existait aussi à cette époque. Il y a déjà eu des romans inspirés par la vie de Mary Anning et dans l’un de ceux-là, on suggère une liaison avec un homme. Personne ne s’est plaint, personne n’a dit qu’il y avait peut-être une erreur factuelle. Cette polémique me renvoie forcément à la société dans laquelle nous vivons maintenant. Nous avons parcouru du chemin, c’est certain, mais peut-être pas autant qu’on le croit.

PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Kate Winslet et Saoirse Ronan dans Ammonite

Il y a dans votre film des scènes sexuelles abordées de façon réaliste, sans aucun voyeurisme. Comment les avez-vous conçues ?

La sexualité est une forme de communication. Dans un rapport sexuel, il y a plusieurs niveaux, plusieurs dynamiques. Dans le scénario, j’ai écrit de façon détaillée ce que ces femmes souhaitaient sur ce plan, ce qu’elles souhaitaient ressentir ou expérimenter. Le tournage de ces scènes est essentiellement dû à la collaboration entre Saoirse [Ronan] et Kate [Winslet]. Nous avons eu des discussions très franches, très libres sur les désirs de leurs personnages. Je les ai écoutées beaucoup et j’ai réfléchi à la complexité d’une relation sexuelle entre deux femmes, plutôt que d’en faire simplement quelque chose de doux et de joli…

Même s’il y a une avancée indéniable, est-il encore plus difficile de monter un projet de film explorant des thèmes LGBTQ ?

Je ne compte plus le nombre de journalistes qui me demandent si je compte écrire seulement des histoires avec des personnages homosexuels. Ils ne poseraient jamais cette question à un cinéaste hétérosexuel qui écrit des histoires hétérosexuelles. C’est un peu comme si le fait d’écrire une histoire LGBTQ était perçu d’emblée comme une provocation. Je ne fais pourtant que raconter une histoire. Tout ça reste très étrange pour moi. Les mots qu’utilisent les gens pour décrire le cinéma LGBTQ — sensationnaliste, cru, provocant, etc. — sont rarement utilisés pour décrire le cinéma hétéro. Cela dit, en toute honnêteté, je n’ai pas eu beaucoup de difficultés avec mes films. C’est juste qu’il faut expliquer un peu plus !

Ammonite sera offert en vidéo sur demande le 4 décembre.