L’année de ses 17 ans, François Ozon a lu La danse du coucou, un roman anglais d’Aidan Chambers qui l’a bouleversé, et qu’il aurait voulu adapter en guise de premier film. Cette histoire d’amour et de mort entre deux jeunes hommes ayant toujours meublé un coin de sa mémoire, le réalisateur de Grâce à Dieu concrétise enfin son rêve de jeunesse, 35 ans plus tard. Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

C’était l’année de The Breakfast Club et de Péril en la demeure. À 17 ans, François Ozon était gourmand de cinéma depuis un bon moment.

Grease l’avait marqué, les films de John Hughes aussi. Sa passion pour le grand écran avait déjà pris du large, notamment grâce à Éric Rohmer et son fameux Pauline à la plage. À cette époque, Patrice Chéreau a fait son Homme blessé et Rainer Werner Fassbinder, son Querelle. Le jeune cinéphile s’est alors vite rendu compte que les films traitant d’homosexualité – la crise du sida n’était pas encore vraiment amorcée – en faisaient une représentation très sombre, souvent liée à culpabilité et à la souffrance. Aussi a-t-il été ravi quand il a lu La danse du coucou (titre français de Dance on my Grave), un roman d’Aidan Chambers où les protagonistes, malgré leur histoire, sont très solaires.

« Quand j’ai lu ce roman, j’ai eu un vrai coup de foudre, se rappelle le cinéaste au cours d’un entretien accordé à La Presse. Il correspondait exactement à ce que j’avais envie de lire, ou de voir sur un écran. L’histoire d’amour qu’Aidan Chambers raconte est magnifique et universelle, l’homosexualité des deux protagonistes n’est jamais problématisée, et c’est très beau. Je n’étais pas encore cinéaste – je réalisais des petits courts métrages avec la caméra Super 8 de mon père –, mais je me suis dit que si, un jour, je le devenais, j’adorerais en faire mon premier film. Finalement, ce n’est pas ce qui est arrivé et il m’aura fallu 35 ans pour le faire ! »

Un espace de jeu

PHOTO FOURNIE PAR AXIA FILMS

François Ozon sur le plateau d’Été 85, en compagnie de Félix Lefebvre et de Benjamin Voisin

Été 85 relate l’histoire d’amour fulgurante entre Alexis (Félix Lefebvre), un adolescent de 16 ans, et David (Benjamin Voisin), jeune homme de 18 ans qui a secouru Alexis lors d’une sortie en mer sur la côte normande, laquelle aurait pu très mal tourner. Quand Grâce à Dieu a pris l’affiche, l’an dernier, François Ozon nous avait confié avoir alors envie « d’un peu de légèreté »…

Été 85 n’est pas un film si léger, mais il comporte quand même une part très lumineuse. Il y a du soleil, de la jeunesse, de la musique, de la beauté, mais aussi une histoire plus sombre. J’aime les choses contrastées, les changements de ton, les ruptures, les fausses pistes. Je sais que ça perturbe parfois le spectateur, mais il faut bien le manipuler un peu !

François Ozon

« Je vois toujours le cinéma comme un espace de jeu ludique, comme un pacte qu’on fait avec le spectateur, poursuit-il. Cette fois, je suis resté assez fidèle au roman en respectant la construction du récit, en forme de puzzle, avec des retours en arrière et des avancées dans le temps. Le spectateur peut ainsi faire travailler son imaginaire. »

Prisé par la jeunesse gaie

Écrit au début des années 80, le roman d’Aidan Chambers, un auteur britannique aujourd’hui âgé de 85 ans, n’a pas été un best-seller lors de sa publication, mais il s’est vite fait connaître auprès des jeunes gais.

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Melvil Poupaud et Félix Lefebvre dans Été 85, un film de François Ozon

« C’était, en fait, un livre jeunesse, souligne le cinéaste. Évidemment, les profs ne nous l’ont pas suggéré beaucoup, non pas parce que le roman est transgressif, mais une histoire d’amour entre deux garçons, qui parle aussi de la mort, c’était quand même un peu inhabituel à l’époque. Aidan Chambers, que je n’ai pas pu aller visiter en Angleterre à cause de la pandémie, m’a raconté qu’au moment de la sortie du livre là-bas, où l’homosexualité a été dépénalisée très tardivement, certains bibliothécaires ont voulu le censurer et le mettre à l’index. Je crois que le succès de ce bouquin auprès des gais est également dû à l’arrivée du sida, car ce qu’on y raconte peut être vu comme une métaphore, même si ce roman a été écrit à un moment où l’on n’en savait encore rien. »

À la demande de François Ozon, Félix Lefebvre et Benjamin Voisin se sont plongés dans la culture des années 80 en regardant plusieurs longs métrages emblématiques de cette décennie – ils ne connaissaient pas La boum – et en écoutant plusieurs des tubes qu’on retrouve dans la trame musicale d’Été 85.

« Ils se sont aussi laissés porter par l’histoire du film, qui est universelle et qui pourrait très bien se passer aujourd’hui, fait remarquer le cinéaste. Évidemment, la manière serait différente avec les portables, l’internet et les réseaux sociaux, mais le fond resterait le même, car il est intemporel. »

Une évolution rapide

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Félix Lefebvre et Benjamin Voisin dans Été 85, un film de François Ozon

Les deux jeunes acteurs, forts d’une expérience acquise précédemment à la télé et au cinéma, n’ont eu aucune réticence à incarner une histoire d’amour conjuguée au masculin. Aux yeux du réalisateur du Temps qui reste, cela témoigne d’une évolution qui, au fil des ans, s’est effectuée somme toute assez rapidement.

J’ai été très agréablement surpris de découvrir dans la jeune génération de comédiens une très grande ouverture d’esprit, une grande fluidité. Les acteurs issus de générations précédentes étaient souvent plus frileux par rapport à la représentation de l’homosexualité. Ils craignaient que ça nuise à leur carrière ou ils avaient peur pour leur image. Félix et Benjamin, pas du tout.

François Ozon

« Quand je leur ai dit qu’il y aurait des scènes où ils devraient s’embrasser, ça ne leur a posé aucun problème. Il n’y a eu aucun enjeu dramatique par rapport à ça », ajoute-t-il.

« Cela dit, poursuit-il, je me suis parfois senti très vieux sur le plateau. Travailler avec des jeunes est très fatigant. Félix et Benjamin avaient encore plus d’énergie que moi, ils étaient ravis d’être là et ils rigolaient tout le temps. Il a fallu faire un peu de discipline ! »

Un geste politique

François Ozon s’inquiète par ailleurs pour l’avenir des salles de cinéma. C’est la raison pour laquelle il a tenu à ce qu’Été 85 puisse sortir l’été dernier en France, tout de suite après la première période de confinement.

« Pour moi, ce fut un vrai geste politique et militant. Été 85 étant sélectionné au Festival de Cannes, il était essentiel de montrer que le cinéma en salle est important, d’autant que j’ai vraiment fait ce film pour qu’il soit projeté sur grand écran. Je n’ai pas voulu le vendre à une plateforme, malgré les offres que nous avons reçues. Le public français a répondu présent, même si, à cause des circonstances, il n’a pas pu venir en aussi grand nombre que pour Grâce à Dieu. Tout ça reste quand même préoccupant pour l’avenir. Si les gens perdent l’habitude d’aller au cinéma, ils risquent de rester un peu plus devant leur télé à regarder des films sur des plateformes. Mais je reste confiant. Si ce qu’on leur propose est bon, je crois que les gens auront envie de retourner dans les salles. »

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François Ozon sur le plateau d’Été 85, en compagnie de Valeria Bruni Tedeschi, Félix Lefebvre et Benjamin Voisin

Toujours productif, François Ozon a tourné l’été dernier un nouveau long métrage dont la tête d’affiche est Sophie Marceau. Le cinéaste, qui en est maintenant à l’étape du montage, refuse d’en dire davantage pour l’instant, mais il s’agit de l’adaptation de Tout s’est bien passé, un récit d’Emmanuèle Bernheim.

« J’ai déjà fait plusieurs propositions à Sophie Marceau, rappelle le cinéaste. Elles ne se sont jamais concrétisées, mais là, ça y est, on s’est retrouvés sur ce projet. Il s’agit de quelque chose de très différent, et je suis très content. Ce fut une très belle expérience de tourner avec elle. »

Été 85 sera offert sur les plateformes du Cinéma Beaubien, du Cinéma du Musée et du Cinéma du Parc dès le 20 novembre.