Elles frottent frénétiquement comptoirs, tables et armoires. Pendant des heures. Et se filment ce faisant. Mais ces femmes au foyer ne sont pas que des hystériques de la propreté. Un court métrage-choc fait le point sur leur (autrement plus) triste réalité.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

C’est son premier court métrage. Son film de fin d’études, pour être précis. Et déjà, la presse française l’a remarqué. « Une œuvre féministe et radicale », en a dit le Monde. Un projet « complexe » et « profond », d’une « grande puissance formelle et théorique », a renchéri Les Inrocks. Pour Libération, Clean With Me (After Dark), court métrage signé Gabrielle Stemmer et présenté à partir de ce jeudi aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), est un « inquiétant documentaire […] où des youtubeuses se filment en train de lustrer leurs apparts pour résister à l’appel du gouffre ».

Permettez une correction : n’en déplaise au quotidien français, ce ne sont pas des vulgaires « apparts » qui sont ici mis en scène, mais bien d’immenses baraques à la déco impeccable. Pensez plutôt immenses intérieurs (nickel) à la Desperate Housewives. Cela dit, leur ménage incessant cache effectivement un « gouffre », et le mot est faible.

Tout cela pour dire que ce sont précisément les femmes au foyer derrière ces vidéos, ces fameuses « housewives », donc, que Gabrielle Stemmer, alors finissante à la Fémis (l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son à Paris), a voulu explorer. Creuser. Comprendre.

« Je connaissais ces vidéos depuis très longtemps. Je les regardais en tant que spectatrice. Ça me relaxait beaucoup, alors que moi, je ne fais pas du tout le ménage. Je trouvais que j’avais un rapport hyper intéressant, confie la jeune réalisatrice, jointe par visioconférence plus tôt cette semaine. J’étais à la recherche de signes que tout n’allait pas bien. »

C’est qu’avant même de commencer, elle avait déjà sa petite idée.

PHOTO INAKI PONCE NAZABAL, FOURNIE PAR LA FÉMIS

Gabrielle Stemmer, réalisatrice et monteuse

Ma théorie : cela cachait solitude et dépression.

Gabrielle Stemmer, réalisatrice et monteuse

« Ça se ressentait dans les vidéos, explique-t-elle. Elles le disaient elles-mêmes sur YouTube. Et puis moi, je me projetais dans la chose. Ça m’angoissait, leur situation : être toutes seules chez elles. […] Ça n’était pas épanouissant pour moi. »

Grâce à une technique originale de tournage et de montage (dite « desktop documentary »), la réalisatrice nous guide à l’écran, directement de son ordinateur, dans son enquête, de YouTube à Instagram en passant par Google Images. Sur les 20 minutes du court métrage, il n’y a pas la moindre entrevue ni la moindre narration. Tout le matériel est brut, directement tiré du web, et très habilement monté (avec des ralentis éloquents à l’appui). Eh oui, ça fesse.

IMAGE TIRÉE DU FILM CLEAN WITH ME (AFTER DARK), FOURNIE PAR LA FÉMIS

Parce que très rapidement, on comprend que ces femmes qui font des rallyes de ménage (tapez « clean with me » sur YouTube, vous verrez qu’elles sont effectivement nombreuses), confirment leur dépression. En témoigne ce pseudo de l’une d’elles : Keep Calm and Clean. Du « j’adore frotter […] c’est thérapeutique », « c’est une de mes activités favorites », au plus noir, « frotter m’aide à apaiser mon anxiété », il n’y a qu’un pas, ou un coup de chiffon. Plusieurs racontent carrément leurs « récits d’anxiété » et autres « craquages émotionnels » sur Instagram, loin, très loin des images habituellement ici filtrées.

« Elles sont très honnêtes sur le sujet de leur dépression sur l’internet », confirme Gabrielle Stemmer. Certes, certaines sont de véritables petites femmes d’affaires, gagnant très bien leur vie grâce à la commandite. Mais ce n’est pas la norme. « J’ai l’impression que l’enfermement, pour moi, prédomine. »

Et pourquoi donc ? Parce que plusieurs de ces femmes au foyer sont des conjointes de militaires, éloignées de leurs familles et de leurs proches, éloignées tout court. « Et quand elles sont mères, elles doivent gérer leur maternité toute seule. »

Fait à noter, Gabrielle Stemmer ne croit pas que la pandémie ait changé quoi que ce soit pour elles. « C’est la même chose pour elles. Malheureusement, elles sont déjà chez elles, et déjà isolées… »

Elle espère d’ailleurs que son film aidera à changer la vision qu’a le public de ces « housewives ». « C’est vraiment ça qui me tient à cœur, conclut cette féministe avouée. Quand on parle de condition féminine aujourd’hui, dans beaucoup de pays, il y a une solitude extrême. Beaucoup de femmes sont enfermées à l’intérieur de l’espace domestique. D’ailleurs internet est une source documentaire très précieuse. » Parions, entre nous, que Gabrielle Stemmer n’a pas dit ici son dernier mot.

Clean With Me (After Dark) est présenté du 12 au 18 novembre dans le cadre des RIDM.

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