Pour sa 26e édition, le festival Cinemania donne un coup de chapeau au scénariste et réalisateur Louis Bélanger. Invité d’honneur, ce dernier a droit à une rétrospective, une classe de maître et un documentaire maison sur sa carrière. En entrevue, M. Bélanger évoque ce qui nourrit son cinéma.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Dans les premières minutes de Vivre à 100 miles à l’heure, plus récent long métrage de fiction de Louis Bélanger, on voit un petit garçon qui, assis au milieu du sous-sol, regarde de vieilles photos, fasciné et indifférent au bourdonnement ambiant de ses frères et sœurs.

Ce gamin, c’est Louis Bélanger tout craché. Celui qui observe. Celui qui marche. Celui qui lit. Il ingère, encore et encore, des informations qui vont, en fin de compte, façonner une histoire sur un sujet l’ayant happé.

« Cette scène me représente bien », avoue le réalisateur de Gaz Bar Blues et des Mauvaises herbes, à qui nous avons demandé le passage de ses films dans lequel il se reconnaît le mieux. « Nous étions sept enfants à la maison. Tu ne pouvais jamais être seul. Regarder de vieilles photos était une façon de m’évader. Ces images, provenant d’un autre monde, me fascinaient. Je regardais par exemple ma mère sur des skis en bois ou mon oncle qui était allé à la guerre… »

Aujourd’hui encore, il aime s’isoler à son chalet pour écrire ses scénarios. Et trouve l’inspiration là où elle se trouve. « Les gens pensent souvent que l’acte de scénarisation est devant un ordinateur. Mais c’est beaucoup aussi en prenant une marche, un café, une bière, à être dans une chaloupe en train de pêcher. »

Faut-il en conclure que cet homme de 56 ans est un ermite ? Au contraire ! Louis Bélanger est un gars de gang, de famille. Un homme dont les relations de travail se sont souvent métamorphosées en relations d’amitié. Parlez-en aux comédiens Gilles Renaud, François Papineau, Sylvie Moreau ou à son grand complice Alexis Martin.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Alexis Martin et Louis Bélanger ont remporté en 2017 le prix du meilleur scénario pour Les mauvaises herbes au Gala Québec Cinéma.

Je n’ai jamais vu le cinéma comme faire un métier. La bougie d’allumage est d’être en gang. Je dis toujours qu’avant d’être cinéaste, je suis cinéphile. À l’université, on allait à la Cinémathèque québécoise pour ensuite nous rendre discuter au bar Le Cheval blanc.

Louis Bélanger, cinéaste

« J’étais constamment avec mes amis Denis Chouinard [cinéaste et professeur] et Nicolas Wadimoff [documentariste], poursuit-il. On nous appelait Les houblonneurs unis. Au point où nous avons créé une compagnie à ce nom. »

Proche des travailleurs

Dans la présentation qu’il fait de Bélanger sur le site de Cinemania, le directeur général, Guilhem Caillard, écrit : « Le cinéaste aime mettre en scène les laissés-pour-compte de la société, ou des “vestiges du passé” qui assistent à la fin d’une époque face aux transformations économiques, à l’éclatement de la cellule familiale ou encore les incertitudes portées par une jeunesse désorientée. De son propre aveu, se retrouve chez Louis Bélanger un mélange de Ken Loach et des comédies italiennes sociales à la façon d’Ettore Scola. »

PHOTO TIRÉE DU SITE IMDB

Scène de Vivre à 100 miles à l’heure, long métrage qui, avec Gaz Bar Blues, est l’un des plus autobiographiques de Louis Bélanger.

De lui-même, le cinéaste dit : « Mes films sont faits d’observation. J’ai souvent dit que je suis un voleur de bouts de vie. Je suis un observateur de la classe ouvrière. Mes films ne se sont pas inscrits à Westmount ou Outremont. »

Mon cinéma a souvent été une ode au monde ordinaire. Dans leur pièce Salt of the Earth, les Rolling Stones chantent : Let’s drink to the hard working people. Je me sens proche de ça.

Louis Bélanger, cinéaste

Cinemania étant un festival de films francophones, il était de bon ton de lui demander l’importance qu’il accorde au français dans son œuvre. Louis Bélanger répond que le travail de scénariste et réalisateur vient avec une responsabilité sociale et culturelle.

« Le cinéma est fait avec des deniers publics, et tu dois essayer de faire quelque chose de signifiant, dit-il. J’ai grandi entouré des Louise Forestier, Robert Charlebois, Michel Tremblay, Michel Brault. Ils étaient pour moi des ambassadeurs de la langue et de la psyché québécoise. En commençant à faire du cinéma, j’ai essayé de m’inscrire là-dedans. Pas d’une façon prétentieuse. Mais, sur la base du fait que nous vivons en français en Amérique du Nord, on a un rôle en prenant la parole et en faisant de l’art. »

Ce fier papa d’une fille de 21 ans se dit heureux de la voir lire du Réjean Ducharme, écouter la musique de Richard Desjardins. « C’est le legs que j’essaie de lui donner. »

Entre Louis Bélanger le scénariste et Louis Bélanger le réalisateur, il n’y a pas de patron. Quand il écrit, il s’ennuie des plateaux. Quand il est sur le plateau et en montage, il a hâte de retourner écrire.

Ses projets à venir ? Nombreux et avec différents partenaires. Il ne sait pas ce qui ressortira en premier. Par contre, il est visiblement heureux de se voir en mouvement perpétuel. Cet hommage de Cinemania lui permet d’en faire à nouveau le constat.

« En regardant le contenu de la rétrospective [12 films], je me dis : “Oh ! j’ai fait cela et cela !” Je vois que je ne me suis pas trop pogné le derrière dans les 30 dernières années (rires). Des fois, il y a eu des poses en fiction. Mais je faisais autre chose : une mise en scène au théâtre, un documentaire, une série télé. J’ai donc toujours l’impression que je me lève le matin pour écrire et développer un projet. »

>> Le festival Cinemania est en ligne du 4 au 22 novembre. La leçon de cinéma de Louis Bélanger sera offerte à compter de mardi. La rétrospective et le documentaire sont accessibles en tout temps.

> Consultez la programmation de Cinemania

Ils, elles ont dit…

Guilhem Caillard, directeur général de Cinemania

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Guilhem Caillard, directeur général du festival Cinemania

« Il y a une douzaine d’années, j’ai réalisé une rétrospective sur le western crépusculaire à la Cinémathèque québécoise. J’ai programmé des westerns classiques américains avec l’idée de les faire commenter par des experts. The Timekeeper, de Louis Bélanger, répondait à cette définition. De plus, son cinéma met beaucoup de l’avant les laissés-pour-compte de la société. Depuis, je n’ai jamais cessé de suivre son cinéma. Ses films constituent une merveilleuse boîte à outils pour comprendre le Québec d’hier et d’aujourd’hui. Dans l’optique que Cinemania est un festival voulant embrasser la grande francophonie, le cinéma de Louis dit énormément de choses sur le cinéma québécois et le Québec d’aujourd’hui. »

Denis Chouinard, cinéaste, professeur de cinéma et ami depuis l’université

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Denis Chouinard, André-Line Beauparlant, Robert Morin et Louis Bélanger à l’occasion du 30e anniversaire de la maison de production Coop Vidéo

« S’il y a une constante dans son travail, c’est certainement sa grande détermination à continuer son art, à persévérer et à le peaufiner. Quand on regarde sa cinématographie, de ses débuts jusqu’à aujourd’hui, il a appris à peaufiner et à épurer son travail de mise en scène. Il a réellement trouvé une sérénité dans la manière de raconter des histoires, qu’elles soient très personnelles ou très éloignées de lui. Une sérénité dans la manière, par exemple, de traiter la famille, à qui il porte un regard tendre sans jamais verser dans le “larmoyage” ou à suinter les bons sentiments pour jouer avec les cordes sensibles des spectateurs. »

Sylvie Moreau, comédienne et amie

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Sylvie Moreau

« Avec lui, j’ai tourné Post mortem, mon premier film. J’ai adoré sa façon de diriger les acteurs. Comme il est issu d’une philosophie documentaire, sa façon de diriger était une recherche de véracité. Il nous disait toujours : “Je ne veux pas voir ton personnage. Je veux te croire.” Louis fait une direction sans bullshit. Tout ce qu’il dit est un moyen pour arriver à ce qu’il veut. Mais cela en te donnant aussi confiance. Il a très confiance en lui et, pour cette raison, il est capable de faire confiance aux autres, que ce soit les acteurs ou les gens de la technique. Ce fut une grande rencontre pour moi, et nous sommes toujours restés amis avec, en commun, une vision très concrète de notre art. »

Alexis Martin, comédien, ami et coscénariste à l’occasion

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Alexis Martin

« Ce qui me frappe le plus chez lui est l’attention qu’il porte aux acteurs. Louis est un réalisateur d’acteurs. Il est très centré sur le jeu et sur toutes ses nuances. Il sait créer un espace propice à la liberté et à la spontanéité du jeu. Dans ce métier, le cinéma, qui compte beaucoup de contraintes techniques, je pense que son vrai plaisir est la direction et le dialogue avec les acteurs, avant comme sur le plateau. Ça permet de broder une composition, de fabriquer un personnage. »