Même si Les parfums est une comédie portant principalement sur le rapport au monde d’une femme essentiellement centrée sur elle-même, Emmanuelle Devos a quand même dû apprendre les rudiments d’un métier pas comme les autres. Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Ayant un jour été intrigué par les effluves particuliers d’un parfum, le cinéaste Grégory Magne (L’air de rien) a eu l’idée de construire une comédie autour d’un personnage ayant le sens de l’odorat particulièrement développé. Ce qu’on appelle un « nez », en fait. Ces individus, peu nombreux, sont souvent recrutés par les grandes marques pour créer et développer de nouvelles fragrances.

Dans Les parfums, Anne Walberg, interprétée par Emmanuelle Devos, est une diva de la profession, en panne d’inspiration depuis un moment. Cela ne l’empêche pas de maintenir une distance avec ses contemporains, sur qui elle peut porter un jugement — parfois cinglant — en humant simplement le parfum bas de gamme qu’ils dégagent. Il se trouve pourtant que son nouveau chauffeur (Grégory Montel, vedette de Dix % – Appelez mon agent), pas spécialement chaleureux avec elle, est l’un des rares individus qu’elle tolère dans son entourage. Cette relation particulière entre cette femme et cet homme a attiré l’attention de l’actrice à la lecture du scénario.

« J’aimais que l’histoire d’amour à laquelle on aurait pu s’attendre n’y soit pas ! a confié l’actrice au cours d’un entretien accordé à La Presse. Il n’y a pas vraiment d’amitié non plus entre ces deux personnes, plus un lien d’entraide, en fait. Ce rapport se situe dans un endroit très particulier de la relation humaine. Je trouvais cette espèce de pudeur des sentiments très intéressante à jouer. Les choses passent davantage par les sens que par les mots. Ça me plaisait vraiment beaucoup. »

Un accès privilégié

Sensible depuis toujours aux parfums, « comme bien des gens », dit-elle, Emmanuelle Devos a eu l’occasion, à travers ce rôle, de s’approcher d’un peu plus près de ce monde fascinant, notamment grâce à l’aide d’une grande professionnelle.

« J’ai pu suivre Christine Nagel, qui crée les parfums chez Hermès, dit-elle. Dans son bureau laboratoire, elle m’a tout expliqué et elle m’a énormément parlé de son métier. Nous avons même créé un parfum ! Les quelques jours que j’ai passés avec elle étaient vraiment passionnants. Pour la crédibilité du personnage, il était important de comprendre comment tout ça se déroule sur le plan technique. »

Un rêve devenu réalité

Lauréate de deux trophées César (Sur mes lèvres en 2002 et À l’origine en 2010), Emmanuelle Devos affirme mener aujourd’hui la carrière dont elle a toujours rêvé, même si le cinéma est arrivé dans sa vie « un peu par hasard ». Enfant de la balle, née d’une mère actrice et d’un père metteur en scène au théâtre, l’actrice a senti l’appel du jeu très tôt dans sa vie.

PHOTO FOURNIE PAR K FILMS AMÉRIQUE

Emmanuelle Devos dans Les parfums, un film de Grégory Magne

Avant de décider d’en faire mon métier, il m’a fallu un peu de temps, quand même. Cela dit, dès l’âge de 15 ou 16 ans, il n’y avait déjà plus de doute dans mon esprit. En revanche, je me suis retrouvée quelques années plus tard à me dire qu’en fait, je n’avais jamais vraiment pris la décision de devenir actrice. Alors j’ai essayé de faire autre chose, mais je suis vite revenue au jeu, en me disant que cette fois, je prenais la ferme décision de devenir comédienne, de manière plus mûre et réfléchie.

Emmanuelle Devos

Même si elle fréquentait beaucoup les salles de cinéma à cette époque, la jeune femme rêvait beaucoup plus de théâtre. Le cinéma, trop mythique à ses yeux, lui semblait inaccessible, au point où elle ne se permettait même pas d’y rêver. C’est en participant à des ateliers de jeu à la FEMIS (une école de cinéma à Paris) qu’elle a fait quelques rencontres déterminantes, notamment celle de Noémie Lvovsky et, surtout, d’Arnaud Desplechin, avec qui elle tournera un court métrage d’abord (La vie des morts), puis cinq longs métrages, dont Rois et reine, qui lui vaudra l’une de ses six citations aux Césars.

« Je voulais exercer le même métier que mes parents, mais de façon différente. Ils ont fait beaucoup de tournées en province, jouaient rarement à Paris, alors que moi, j’étais beaucoup plus ambitieuse qu’eux parce que je voulais tout de suite jouer des premiers rôles à Paris ! », rappelle-t-elle dans un rire.

Des choix assumés

Si le cinéma a vite pris le pas sur le théâtre dans sa vie, Emmanuelle Devos tient à remonter régulièrement sur les planches. Son interprétation dans Platonov, de Tchekhov, lui a valu un prix Molière. Il y a deux ans, elle donnait la réplique à Pierre Arditi dans Quelque part dans cette vie, une pièce d’Israël Horovitz, mise en scène par Bernard Murat au Théâtre Édouard VII à Paris. Ainsi, ses absences au grand écran – Numéro une, de la regrettée Tonie Marshall, est sorti il y a trois ans – sont parfaitement assumées.

« Ou les projets de cinéma se font plus rares, ou ils arrivent tous en même temps, fait-elle remarquer. J’ai la chance de me faire offrir de beaux rôles, tant au théâtre qu’au cinéma. Là, je viens de commencer le tournage d’une série destinée au réseau Arte, réalisée par Jérôme Bonnell, avec qui j’ai déjà tourné deux films [J’attends quelqu’un, Le temps de l’aventure]. Avec les nouvelles règles sanitaires, il est plus difficile de créer des liens avec l’équipe technique, mais sur le plan du jeu, ça reste la même chose. »

Ravie du succès public qu’obtient Les parfums depuis sa sortie en France, Emmanuelle Devos sent bien l’envie qu’ont les gens de reprendre le chemin des salles de cinéma. Mais qu’en sera-t-il des salles de théâtre ? Et quand ?

Les parfums prendra l’affiche le 28 août.