Après plusieurs années de métier, Miryam Bouchard s’est lancée dans la réalisation d’un premier long métrage de fiction, inspiré par ses propres souvenirs d’enfance. Mettant en vedette Patrick Huard, Jasmine Lemée, Robin Aubert et Sophie Lorain, Mon cirque à moi relate le parcours d’une fille en quête de normalité auprès d’un père refusant tout conformisme. Entretien.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Miryam Bouchard ne raconte pas sa vie dans Mon cirque à moi. Enfin si, un peu. Beaucoup même. Comme la petite Laura de son film, elle a grandi auprès d’un père amuseur public, aussi comédien, pour qui la seule règle en vigueur était justement de n’en suivre aucune. Elle l’a aussi suivi en tournée en étant sa présentatrice sur scène. Comme Bill, le père clown qu’interprète Patrick Huard, Reynald Bouchard, disparu en 2009, s’est aussi déjà fait arrêter parce qu’il refusait d’interrompre avant la fin le spectacle dans un parc pour lequel on l’avait embauché. Mais il n’y a pas vraiment lieu ici de démêler le vrai du faux. Mon cirque à moi est avant tout l’histoire d’une adolescente qui veut s’affirmer auprès d’un père, veuf, qui ne peut concevoir que sa fille ne puisse partager les mêmes valeurs que lui.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Miryam Bouchard, réalisatrice de Mon cirque à moi

« Je n’aurais probablement pas pu raconter cette histoire du vivant de mon père, confie Miryam Bouchard lors d’une entrevue accordée à La Presse. Il me fallait un certain recul pour me permettre d’écrire des choses que je ne lui avais jamais dites. Il faut du temps pour que tout ça se dépose, pour trouver la manière aussi. Le point de départ a été le souvenir de cette arrestation et le procès qui a suivi. J’ai assisté toute petite à cette espèce de combat entre David et Goliath, tout ça dans le contexte politique chargé du début des années 80. »

En quête de stabilité

Alors que la plupart des adolescents en viennent un jour à se révolter contre le conformisme de leurs parents, Laura se retrouve à réclamer au contraire davantage de stabilité dans la vie de saltimbanque qu’on lui impose. Douée à l’école dont elle doit souvent s’absenter, elle n’ose même pas avouer à son père son brûlant désir de s’inscrire dans une école privée. Et puis, une maison plutôt qu’une roulotte déglinguée, une amie pas loin, pourquoi pas ?

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS SÉVILLE

Scène tirée de Mon cirque à moi, un film de Miryam Bouchard

« J’ai commencé à travailler à 13 ans avec l’espoir de ramasser assez d’argent pour aller à Brébeuf, rappelle Miryam Bouchard, à qui l’on doit notamment la réalisation de la première saison de M’entends-tu ?. Je savais alors déjà que je me dirigeais vers la réalisation. Je suis ensuite allée étudier à Concordia, ce qui, pour le fervent indépendantiste qu’était mon père, n’a fait qu’ajouter à l’odieux de vouloir aller à l’école ! À ses yeux, je me suis fabriqué une vie un peu tranquille. Mon cirque à moi est un film de rédemption parce que je n’ai pas eu l’occasion de lui dire ce que j’aimais chez lui, que je l’acceptais comme il était.

« J’avais envie d’un film que ma fille puisse aller voir, poursuit-elle, dans lequel il y aurait quelque chose de familial et de lumineux. »

Patrick Huard, une muse !

Dans le scénario qu’elle a écrit avec Martin Forget, Miryam Bouchard a mis davantage l’accent sur l’antagonisme entre une jeune fille brillante entrant dans l’adolescence et un homme un peu dépassé, qui ne comprend rien à l’univers féminin. Même si elle développe une certaine complicité avec une prof (Sophie Lorain), il reste que Laura passe ses journées entières en compagnie de ses deux compagnons de spectacle : son père ainsi que Mandeep (Robin Aubert), personnage silencieux, mais bienveillant, fidèle technicien qui vit avec eux et assiste en témoin à ce qui pourrait devenir une crise familiale.

PHOTO FOURNIE PAR LES FILMS SÉVILLE

Sophie Lorain, Jasmine Lemée, Patrick Huard et Robin Aubert dans Mon cirque à moi, un film de Miryam Bouchard

Si la jeune Jasmine Lemée, dans son premier grand rôle au cinéma, a été choisie grâce à une audition, Miryam Bouchard a pu obtenir l’appui des trois acteurs adultes – Patrick Huard, Sophie Lorain et Robin Aubert – auxquels elle pensait déjà à l’étape de l’écriture.

« Sans même y réfléchir, et je ne sais pas si cela a une signification particulière, j’ai embauché trois acteurs qui font aussi de la réalisation ! », fait remarquer la cinéaste.

Patrick est devenu ma muse. Je dis d’ailleurs souvent qu’il est mon Bill Murray dans Lost in Translation. Non seulement il est un grand acteur, mais il est aussi quelqu’un qui, faisant carrière sur scène, peut nous faire voir l’envers du décor.

Miryam Bouchard

Pour incarner son personnage, Patrick Huard a dû se frotter au métier de clown. Il a appris à jongler, à manipuler des objets, à faire des tours de magie. Il s’est entraîné pendant deux mois avec un professionnel.

« C’est surtout ça qui a été difficile, affirme l’acteur. Pour ce qui est du spectacle sur scène, c’est relativement la même chose que quand on fait du stand-up. Je faisais le spectacle devant les enfants pour vrai et on visait à ce que les premières prises soient bonnes afin de capter les vraies réactions. Mais il a vraiment fallu que je bûche pour réussir à jongler un peu. Ce fut amusant à faire, tout comme trouver le look de Bill. »

Pas d’imitation

Séduit dès la lecture du scénario, Patrick Huard a d’instinct eu le réflexe d’éviter toute imitation de Reynald Bouchard, un acteur qu’il a d’ailleurs connu à l’époque où ce dernier a participé à un épisode de Taxi 0-22. Il y incarnait un cocher avec qui Rogatien s’était obstiné.

« Dès ma première rencontre avec Miryam, nous avons convenu que j’allais jouer un père plutôt que son père, précise le comédien. Il aurait été impossible d’y parvenir, de toute façon. Je ne suis pas allé creuser dans la vie de Reynald, même si j’ai quand même vu quelques-unes de ses performances afin d’en saisir l’esprit. Miryam a choisi d’écrire une fiction à partir de ses souvenirs et je trouvais plus intéressant de poursuivre dans cette voie plutôt que de coller à la réalité. Il y a aussi le fait que si j’avais vraiment essayé de jouer Reynald, il est certain que ma réalisatrice aurait été déçue à chaque prise parce que je n’aurais pas pu être à la hauteur du souvenir qu’elle en garde. »

La parentalité étant le thème central de Mon cirque à moi, Patrick Huard, père d’une jeune femme de 23 ans et d’un garçon de 8 ans, a évidemment pu réfléchir aussi à la question.

« Notre job de parent est de faire pousser des ailes à nos enfants pour ensuite s’enlever du chemin, dit-il. Il faut aussi avoir l’instinct de trouver le bon moment où ces deux choses doivent être faites. Le personnage de Bill, c’est ça. Il est très bon pour faire pousser des ailes à sa fille, mais il a de la misère à se tasser après ! »

Mon cirque à moi prend l’affiche le 14 août.