Tourné sur une période de sept ans, de façon entièrement libre et indépendante, Flashwood est le premier long métrage de Jean-Carl Boucher. Pour ce faire, la vedette de la trilogie de jeunesse de Ricardo Trogi (1981, 1987, 1991) a fait appel à une bande de vrais amis, parmi lesquels deux sont des compagnons d’armes depuis le début de l’adolescence. Rencontre.

Marc-André Lussier Marc-André Lussier
La Presse

Jean-Carl Boucher, Pier-Luc Funk et Simon Pigeon se sont connus sur le plateau d’Un été sans point ni coup sûr, en 2007. Ils ne se sont jamais quittés depuis. Au moment du tournage du film de Francis Leclerc, tiré du roman de Marc Robitaille, les deux premiers étaient âgés de 13 ans, et le troisième en avait 15. La passion du cinéma dévorait les trois jeunes acteurs et leur vocation future ne faisait aucun doute.

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Didier Emmanuel, Simon Pigeon, Laurent-Christophe de Ruelle et Pier-Luc Funk dans Flashwood, un film de Jean-Carl Boucher

« Jean-Carl voulait déjà faire de la réalisation à cette époque et je me souviens qu’entre les prises, chapeauté par Francis, il tournait de petits films avec une caméra DV, raconte Pier-Luc Funk. Nous sommes restés des amis très proches depuis. C’est quand même incroyable de nous voir aujourd’hui, Simon et moi, dans un long métrage que Jean-Carl a réalisé ! »

Simon Pigeon garde aussi un souvenir très vif de cette époque.

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Simon Pigeon

Au dernier jour du tournage, on s’est tous pris dans nos bras et on pleurait en se disant qu’on venait de vivre le plus bel été de notre existence. Déjà, à cet âge, nous en étions conscients. Je remercie encore le ciel pour cette rencontre. À ce jour, Un été sans point ni coup sûr reste l’un des tournages les plus extraordinaires de ma vie !

Simon Pigeon

« Ç’a été une chance de tomber sur Francis Leclerc, souligne Jean-Carl Boucher. Je pourrais dire que je lui dois tout. Il nous a initiés au monde du cinéma de la plus belle façon qui soit. Il a bien senti que nous étions des jeunes déjà animés d’une véritable volonté d’exercer ce métier. Il savait que pour moi, c’était la réalisation, et davantage le jeu pour Pier-Luc et Simon. Il nous a toujours encadrés comme un mentor. On se parle d’ailleurs encore souvent. »

D’abord un court métrage

Six ans plus tard, à l’âge de 19 ans, Jean-Carl Boucher a amorcé le tournage de ce qui allait un jour devenir, sans le savoir alors, le Flashwood d’aujourd’hui. À cette époque, le cinéaste commençait à découvrir un autre aspect de sa cinéphilie, née grâce au mouvement Mumblecore notamment. Les films issus de ce courant du cinéma indépendant américain mettent généralement en scènes des personnages de moins de 30 ans, plongés dans un cadre où l’improvisation est mise en valeur, histoire de bien capter des moments de pure vérité.

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Jean-Carl Boucher, réalisateur

J’aimais beaucoup le cinéma des frères Duplass [Mark et Jay], mais en même temps, je découvrais le cinéma de Gus Van Sant, Larry Clark et Harmony Korine. J’avais envie de voir s’il était possible de mélanger le côté un peu trash des films de ces réalisateurs avec l’approche hyper réaliste du mouvement Mumblecore.

Jean-Carl Boucher

« Dans la gang, j’étais un peu celui qui restait à l’affût de tout ce qui sortait et qui entraînait les autres à aller voir ces films-là. Au départ, je me suis lancé dans la réalisation d’un court métrage en partant d’un canevas, sans mettre de limites. On en avait pour une heure de matériel, mais c’est resté sur la tablette pendant cinq ans. »

Un laboratoire d’acteurs

Comme le trio se voit pratiquement tous les deux jours, la suspension du projet est devenue un gag récurrent au sein du groupe. Et l’objet de nombreuses discussions. C’est à partir du moment où le cinéaste leur a montré des images que l’idée de poursuivre l’histoire avec les mêmes personnages a été relancée. Sous la direction de Jean-Carl Boucher, qui ne tient aucun rôle dans son film, Pier-Luc Funk, Simon Pigeon, Antoine Desrochers, Maxime Desjardins-Tremblay, Laurent-Christophe de Ruelle, Karelle Tremblay et Rose-Marie Perreault forment une bande de jeunes issus de la banlieue (Flashwood est le surnom donné à la ville de Boisbriand), qu’on connaîtra d’abord à l’adolescence puis, cinq et six ans plus tard, à l’orée de l’âge adulte.

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Pier-Luc Funk et Antoine Desrochers dans Flashwood, un film de Jean-Carl Boucher.

« D’une certaine façon, ce projet est devenu au fil des ans un laboratoire d’acteurs, explique le cinéaste. Je n’y raconte pas ma vie, mais je voulais capter ce moment de l’existence où l’on se sent prisonnier. On ne choisit pas son milieu de vie, ni vraiment les amis qu’on fréquente au secondaire. Les vrais choix arrivent plus tard dans la vie et il est assez rare que les amis qu’on a fréquentés dans notre jeunesse soient encore dans nos vies une fois devenu adulte. »

Sans filet

Dans ce laboratoire où les artisans ont pu évoluer sans filet, une scène particulièrement difficile a pu émerger. Seuls les deux acteurs impliqués dans cette séquence — et le cinéaste, bien sûr — en connaissaient la nature. Pier-Luc Funk en parle comme l’une des scènes les plus marquantes de sa carrière.

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Pier-Luc Funk

Ce projet représente pour moi l’accomplissement de notre enfance et témoigne de notre amour du cinéma.

Pier-Luc Funk

« Quant à cette fameuse scène, disons que je n’ai jamais vécu un tel trouble de toute ma vie. Jean-Carl m’avait seulement dit que c’était à moi de trouver comment arriver à un tel degré de colère dans une scène qui commence pourtant par une simple discussion. Il faut obligatoirement que tu te mettes plein d’idées noires dans la tête pour y arriver. Comme il n’y avait que Jean-Carl, Maxime [Desjardins-Tremblay] et moi qui savions comment cette scène allait finir, le perchiste a failli tout arrêter tellement il y croyait ! Même si j’ai failli perdre connaissance, je suis très fier de cette scène parce qu’elle est vraie. C’est drôle à dire, mais cette séquence nous a vraiment fait vivre un beau moment ! »

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Pier-Luc Funk et Maxime Desjardins-Tremblay jouent l’une des scènes les plus difficiles de Flashwood, un film de Jean-Carl Boucher.

Après s’être offert ce moment de liberté cinématographique totale, Jean-Carl Boucher planche présentement sur un scénario qu’il écrit avec son ami Pier-Luc. Cette fois, le cinéaste s’est aussi donné un rôle devant la caméra, dans un film où Pier-Luc Funk tiendra le rôle principal. Le reste de la distribution n’a pas encore été établi. Avec ce projet, qui sera déposé auprès des institutions de financement, Jean-Carl Boucher entre maintenant dans un monde plus installé, plus organisé.

« On y aborde le thème de l’intimidation, explique-t-il. C’est aussi un film sur le chemin qu’emprunte l’amitié quand tu arrives à l’âge adulte, à travers l’histoire de trois amis d’enfance qui, quand ils se rendent compte qu’ils n’ont plus de projets communs, s’en inventent un. »

Quand on lui demande à qui s’adresse un film comme Flashwood, Jean-Carl Boucher, qui aimerait poursuivre une carrière « à la Robin Aubert », répond souhaiter d’abord rejoindre les 15 à 25 ans, soit celles et ceux ayant le même âge que les protagonistes de son film.

« Mais les plus vieux peuvent aussi être touchés par l’aspect nostalgique d’un récit qui nous ramène à une étape de la vie un peu floue, un peu étrange, précise-t-il. Et il y a aussi des souvenirs de bord de piscine ! »

Flashwood prendra l’affiche le 7 août.